https://nsm09.casimages.com/img/2019/02/24//19022407010214387616133952.pnghttps://nsm09.casimages.com/img/2019/02/24//19022407010314387616133956.pnghttps://nsm09.casimages.com/img/2019/02/24//19022407010314387616133953.pnghttps://nsm09.casimages.com/img/2019/05/18//19051811441314387616242579.pnghttps://nsm09.casimages.com/img/2019/02/24//19022407010314387616133954.pnghttps://nsm09.casimages.com/img/2019/02/24//19022407010214387616133951.png


mercredi 23 octobre 2019

Animaux loufoques, créatures hybrides et J. L. Borges au concours du Festival de Rouen Normandie du livre de Jeunesse

Cette année, le concours d'illustration du Festival de Rouen Normandie du Livre de Jeunesse a proposé aux illustratrices et illustrateurs de mettre en images leur interprétation personnelle de la citation en rapport avec la thématique du festival "Les Animaux loufoques" dans la littérature de jeunesse francophone. 

©  ema dée

Voici la citation : "Je ne sais si le fait est exact ; ce qui importe aujourd'hui c'est que l'histoire ait été racontée et qu'on y ait cru." cf. Le livre des êtres imaginaires (= Manual de zoología fantástica) de Jorges Luis Borges (1957). 

Dans son livre, l'écrivain et poète argentin (1899 - 1989) inventorie et décrit 120 créatures issues du Folklore, de la Littérature et des mythologies. Ainsi, l'Alincanto, le Baudet à trois jambes, le Cerbère, le chat du Cheshire, l'Hippogriffe, le Léviathan, le Lièvre lunaire, le Sphinx, le Troll, la Valkyrie ou le Zaratan...

 © festival Rouen Normandie du livre de jeunesse

Je profite de cet article pour ouvrir ici une parenthèse et revenir sur la manière dont je peux appréhender un sujet de concours d'illustration. Quand l'opportunité se présente, il me semble que ma manière de procéder varie peu ; je m'en vais la détailler, l’approfondir ci-dessous.  Elle est couronnée de succès ou pas.

Face à un sujet, j’ai généralement deux réactions possibles  : 

- 1°) Rien ne vient. Il va me falloir alors faire des recherches, larges, c'est-à-dire sans rien m’interdire. Je n’aime pas beaucoup cette première réaction car elle m’oblige à chercher à exprimer quelque chose qu’apparemment je ne ressens pas la nécessité d’exorciser. Le résultat est souvent correct, passable mais à la limite du conventionnel. Il ne répond pas à une nécessité intérieure (quelle qu'elle soit). 

- 2°) Quelque chose est là. Une intuition qui me vient mais comme dans un rêve, énigmatique et pas immédiatement accessible. Derrière son voile. Je vais devoir mettre en branle une suite d’actions me permettant de cerner l’objet de cette intuition, d’affiner l’idée par tâtonnements, associations, rebonds de l'imagination au travail. On comprend qu’ici, le défi est plus stimulant car on se sent déjà connecté(e) au sujet donné ; à sa manière, celui-ci a provoqué ou déverrouillé quelque chose en soi.  

Il existe chez moi, cependant, une forme aiguë de cette réaction-ci : le trop-plein. Autrement dit, dans mon esprit, le sujet ouvre une boîte à idées qui ouvrent elles-mêmes d’autres boîtes à idées... Entre le vertige et l’excitation fébrile s'installe tranquillement la panique... Comment avancer dans ces ténèbres illuminées sans perdre le/ son sujet de vue ? Plus je vais creuser, plus je vais aller loin et profondément. C'est risquer de fournir, au bout du compte, une image hermétique ou absconse.  

Dans ce cas (dans tous les cas, finalement), je fais intervenir des éléments imparables : le temps de réponse au sujet (limité), mes réelles capacités (créatives et matérielles) à donner corps à l’idée abracadabrante (ou monumentale) que je viens d’avoir, le respect par moi-même de mes propres contraintes, limites et besoins, en particulier, le besoin de gestation (de recul ! ) et celui de me documenter. (Et, dans tous les cas, je crée un cadre invisible à l’intérieur du cadre "précis" que représente le sujet et les exigences du concours.) Ces éléments imparables m'aident à faire le tri et à me canaliser. 

https://nsm09.casimages.com/img/2019/10/22//19102208503814387616474021.jpg
 Cliquez sur l'image pour découvrir quelques exemples.

Il se peut que je parte dans tous les sens malgré tout, par jeu ou pour trouver un dérivatif à ma panique silencieuse. Soit j’accumule de la documentation :  je fais une recherche iconographique plus ou moins poussée sur internet ou dans mes propres archives, papier et numériques. Soit je griffonne intensément : je réfléchis crayon à la main ; je multiplie les esquisses sur carnets ou sur feuillets mobiles, je les annote beaucoup, au point que certains de mes crayonnés préparatoires et d'études s'avèrent illisibles pour un néophyte (comme pour moi !)  

La parenthèse se ferme d'elle-même. 

Le thème du festival est lui, pour le coup, de suite très inspirant.  L'hybridité, l'anthropomorphisme, l'inexistant qui devient réel, tout cela m'emballe ! À force de faire, on acquiert des méthodes mais aussi on se connaît mieux, j'aime à penser et me répéter cela comme un mantra. Pourtant face à chaque nouveau sujet extérieur sur lequel il m'est donné de réfléchir et créer, j'ai l'impression de ne plus rien savoir, que tout est à réapprendre ; je suis soudain à la fois contente, pressée et désœuvrée face à l'ampleur de la tâche : réaliser une image inédite qui se tienne parfaitement.

Pour éviter la plongée dans mes profondeurs et le doute, je m’appuie fermement à la rampe que constituent la citation donnée, sa syntaxe et sa terminologie particulières. Dedans, je cherche une fenêtre d’entrée. D’emblée des idées me viennent, mais pas forcément en rapport avec la réponse. Dans mon musée imaginaire, il y a beaucoup d’œuvres qui mettent en scène ou représentent des animaux. 

http://www.festival-livre-rouen.fr/
©  Peters Bernard  © Bruno Gibert

Forcément, le sujet rebondit sur mes références. Toute une imagerie personnelle riche de créatures, d'êtres mélangés et d'histoires extraordinaires se déploie sans effort ! Je cite pêle-mêle : l’album de Judi et Ron Barrett Il ne faut pas habiller les animaux, le film L’histoire sans fin (= The neverending story), adaptation cinéma du roman de Mickaël Ende (1984), Peter et Elliott le dragon de Walt Disney publié dans la collection La bibliothèque rose aux éditions Hachette (1982), le fameux bestiaire issu du roman de Lewis Carroll Les aventures d'Alice aux pays des Merveilles (1869), les péplums découverts à l'adolescence tels que Jason et les Argonautes (1963), l'introduction de la série télévisée Les annales du disque-monde, adaptée des romans éponymes de Terry Pratchett (1983-2017), le tableau Le Cauchemar (1781-1782) peint par Johann Heinrich Füssli, les lithographies de J.-J. Grandville (1803-1847), Une semaine de bonté, roman-collage de Marx Ernst (1933)... et tant d'autres ! 

Tout mon bel enthousiasme ne doit pas me faire oublier la "demande" : il convient, en effet, de garder en point de mire ET en borne à ma créativité, le thème du salon du livre de jeunesse, les animaux loufoques, le cadre de référence, une seule image à proposer sur format papier A4, enfin, la citation proposée

Cette dernière me semble, à mon humble avis, ouvrir sur plusieurs pistes. Elle peut renvoyer  à la manière et aux moyens qui appartiennent à l’Illustration en général, aux stratégies et astuces qui sont du ressort de chaque faiseuse et faiseur d'images en particulier, pour "faire passer" un fait inventé pour vrai. Il peut s'agir de réfléchir à la réception de l'image par un public ou à la place de celle ou celui qui raconte, à son rôle de "médiatrice" ou de "médiateur" d'une "vérité". (Je recommande à cette étape-ci d'user de prudence : la lecture et l'analyse fines de la citation peuvent représenter une aide ou au contraire, un frein. Toutes deux doivent donc être menées en s'interrogeant en parallèle autant sur l'ambiance  que sur le lien texte-image que l'on souhaite proposer (redondance, décalage, complémentarité...) dans son illustration.

https://nsm09.casimages.com/img/2019/10/23//19102310091814387616475001.jpg https://nsm09.casimages.com/img/2019/10/24//19102412073314387616475861.jpg
photos de deux esquisses au crayon © ema dée 
 
Dans ma création graphique courante qui procède beaucoup par inventaire, série, imagier – collections (ou variations) sur un même thème –, cela se traduit en premier lieu par la mise en scène et le style graphique. Ma recherche documentaire m’aura finalement et progressivement orientée vers les planches documentaires, de botanique, de zoologie (vraies ou imaginaires), ramenées par les voyageurs (mobiles et immobiles) ainsi que toute leur esthétique : esthétique du catalogage et de la classification (indexation, numérotation, datation, informations complémentaires variées, historiques, comportementales et/ ou anatomiques...), esthétique du récit de voyage (dessins d'observation, illustrations, diversité des outils de représentation et/ ou des supports...) En second lieu, mes créations aiment le clin d’œil, l'hommage, par exemple, aux gravures, aux imageries d'Épinal... 

Une fois l'interprétation personnelle trouvée et la direction d'illustration choisie, j'en donne plusieurs versions, pour moi-même. Car j'hésite. Toujours et encore. Tiraillée entre plusieurs réponses, qui me semblent contradictoires. L’illustration finale envoyée au jury du festival présidé par l’auteur - illustrateur Bruno Gibert est en fait une sorte de synthèse. Un équilibre en images qui concilient deux tendances graphiques contraires, à priori : le trait naïf, rond et bonhomme d'un côté ; le trait précis et fouillé, de l'autre.

Pour découvrir les 20 coups de cœur  du jury professionnel 2019, cliquez sur la créature hybride ci-dessus.

© ema dée

mardi 1 octobre 2019

#Inktober, le défi graphique, (re)commence... avec "Ring"


Hier a (re)commencé le défi  #Inktober. Petit rappel : initié en 2009 par le dessinateur et illustrateur américain Jake Parker, il s'agit d'un défi graphique, consistant en l'illustration à l'encre d'une liste de mots pré-choisis et ce, durant un mois le mois d'octobre , d'où le nom du défi. Pour célébrer ce rendez-vous artistique, chacun(e) est libre d'y participer en diffusant son(ses) œuvres en ligne, via son blog et/ ou les réseaux sociaux (Facebook, Twitter, Instagram...) Mais pour bien jouer, il convient de connaître les règles, les voici :

1) Faites un dessin à l'encre (directement ou à partir d'une esquisse préalable au crayon) ;
2) Publiez-le ;
3) Ajoutez le # #inktober and #inktober2019 ;
4) Recommencez (le lendemain). 

Pour lire l'ensemble de ces règles (en anglais), c'est ici : https://inktober.com/rules

Voici la liste officielle des mots Inktober 2019* :


1. Anneau - 2. Stupide - 3. Appât - 4. Congeler - 5. Construire - 6. Costaud - 7. Enchanté - 8. Frêle - 9. Balancer - 10. Motif - 11. Neige - 12. Dragon - 13. Cendre - 14. Envahi - 15. Légende - 16. Sauvage - 17. Ornement - 18. Inadapté - 19. Lance-pierre - 20. Pas - 21. Trésor - 22. Fantôme - 23. Ancien - 24. Étourdi - 25. Savoureux - 26. Sombre - 27. Manteau - 28. Se balader - 29. Blessé - 30. Attraper - 31. Mûr. 

*Inventer sa liste alternative est possible, tout comme décider d'illustrer tout ou une partie des mots proposés.

Je ne résiste pas au défi J'ouvre un carnet A5 comportant 17 feuilles cartonnées teintées et je me lance...

Jour 1 : "Ring"
Encre de Chine, aquarelle et crayon bleu 

... Avec un cadre ludique supplémentaire, le temps : mes dessins seront réalisés, si possible, rapidement. Il s'agit plus de profiter de cette nouvelle invitation à dessiner pour traquer mes petites manies de perfectionniste que de réaliser une performance personnelle. J'assumerai et publierai ainsi le premier jet de chaque dessin réalisé, sans autocensure, je veux dire, dans toute sa "fraîcheur", son inachèvement ou sa naïveté...

... Je choisis cependant la formule du "dessin ponctuel", c'est-à-dire dessiner uniquement quand le mot du jour évoque quelque chose d'immédiat pour moi. Car, l'expérience du dessin à dispositif(s), éprouvée dans le cadre d'un projet texte-image (ou mot-image) en ligne mené durant plus de deux ans, m'a montré les possibles limites d'un dessin à contrainte(s). Lorsque cette contrainte est trop éloignée de mes préoccupations esthétiques, lorsqu'elle me semble artificielle, je "dessine faux".  

En bref : parfois, rien de pertinent, de nouveau, ne vient. Ça grince, ça coince et c'est long, maladroit, pénible : insatisfaisant... Et parfois, c'est comme des épiphanies, le cadre (ou contrainte) donné permettant découvertes et recherches de solutions graphiques inédites !

Ceci étant dit, précisé et présenté, à vos pinceaux, plumes, feutres (et crayons) et bon mois d'octobre à toutes et à tous

À suivre (ponctuellement) sur Twitter. 

© ema dée

dimanche 21 juillet 2019

Caractères et bons mots dans un second album carré : suite de mes autoéditions

Par les temps qui se posent et se reposent, une nouvelle création livresque personnelle est aujourd'hui disponible :

Second titre de la collection Le Horlart en papier – qui, de projet de publication en projet de publication, trace ses propres contours –,  l'album profeels.com affiche ses couleurs. Couleurs primaires et secondaires ont été choisies pour révéler une suite de 26 portraits enrichis de 26 fiches de présentation sobres et pertinentes.
https://www.thebookedition.com/fr/profeelscom-p-366028.html
Dans le cadre créatif imposé - librement - inspiré de sites de rencontres et de plateformes professionnelles, des hommes et des femmes font de leur mieux pour apparaître sous leur meilleur profil : sympathique, drôle, original ou d'une beauté singulière... jamais égalée.


Ainsi donc, au fil des 56 pages en noir et blanc et en couleurs, pas de langue de bois, d'informations en demi-teintes ou de faux-semblants. Chacun affiche en quelques mots ses préférences, ses goûts, ses couleurs, ses rêves. De quoi trouver l'âme sœur ? Pas sûr. Se faire remarquer ? 100% d'accord !

Enfin, en même temps qu'elle me sert, et de façon manifeste, à montrer mon goût immodéré pour le portrait imaginaire, le personnage et le langage, cette nouvelle création éditoriale, en célébrant  joyeusement la différence, me permet de questionner l'idée de la norme.  
 
La collection en cours d'élaboration propose pour chaque nouveau titre publié une exploration sonore accessible sur ma plateforme Lis-moi Tes Mots : une lecture à voix haute avec (ou sans) ambiance sonore (faite main) :
 
 
© ema dée

mardi 2 juillet 2019

Deux nouvelles expériences de lecture à voix haute : dans une gare, dans une librairie d'éditeur


Ainsi, je me suis lancée. Quasi sans filet. 
----------  

Profitant de la 4ème journée sidérale de la lecture à voix haute Mots dits Mots lus du 29 juin 2019, j’expérimente la nouveauté d’un lieu, d’un public, d’un dispositif et d’une écriture littéraire.

Expérimentation n°1 : Investir un espace-temps au sein d’une gare. RER B, Luxembourg, 6ème arrondissement. 16h. Matière textuelle : poèmes et récit en prose personnels.

À l’heure dite. Liesse, chaleur, danse, musique et fébrilité joyeuses alentour, c’est la Marche des Fiertés ; mon espace-temps est pile dans sa trajectoire. Il va me falloir faire avec cette donnée exceptionnelle. J’aurai mon texte dans une main, mis en page comme dans un livre d’artiste, j’aurai un mégaphone bleu et blanc dans l’autre, comme j’ai vu faire mes modèles. Un nœud papillon jaune, vert et bleu autour du cou ma singularité –, le macaron autocollant de l’événement Mots dits Mots lus bien visible sur mon t-shirt. Je me lance. Premier texte : Un été bleu naïf.


Ici, le public est très hétérogène ; je peux l’observer à loisir : familles, bandes de copains, de copinesaux airs d’étudiants, d'étudiantes –, hommes et femmes d’âge moyen, couples. Très certainement des marcheurs venus grossir le défilé qui s’achemine le long du boulevard Saint-Michel direction le boulevard Sébastopol... Ou des promeneurs, des visiteurs. Un public nombreux, mais absolument pas captif, encore moins averti, plutôt passant et souvent à grande vitesse, et ce jour-ci encore plus que les autres jours. Dans l’intervalle, des gens intrigués qui cherchent à me comprendre des yeux, comme cette voyageuse, tenue décontractée, marche dynamique, cheveux bouclés, voix pleine de dents sympa –, s’arrête à ma hauteur, finalement me demande en souriant ce que je fais là, toute seule. Je lis, lui dis-je. Comme d’autres à Paris, en France, en Nouvelle-Calédonie, en Afrique… Bonne lecture, alors ! Sourires. Mégaphone brandi. Second texte : On est deux (comme des bribes) 


Mes mots coulent mieux, je crois que tout mon corps s’amuse. À présent, la lecture atteint son sens caché. Échos de conversations contradictoires en provenance du dedans, cependant : « Mais que fais-tu là, tout seule, cachée, alors que tous eux marchent ensemble dans la lumière ? – Une performance, je le crains. – D’autres lecteurs sont seuls, ailleurs, lisent ? – Oui. On est une communauté. Je vais donc poursuivre ma lecture, moi aussi. » Des groupes de jeunes gens s’arrêtent un moment à la périphérie proche de mon espace-temps. Me regardent avec curiosité, attention, inquiétude, malice peut-être ? Je me dis que, peut-être, certains écoutent, peut-être qu’eux voudraient m’entendre plus. Je précise mes mots, affute ma voix. Par touches, paliers, je m’installe dans la fébrilité ambiante, qui par moments se met sur pause, me laisse du terrain. Je fais corps avec la rumeur générale. Je deviens un épiphénomène alternatif. Troisième texte : Mon Jardin du Luxembourg


Et dans cette joyeuse pagaille d'un samedi de défilé symbolique, luttant pourtant pour faire entendre ma prose derrière mon mégaphone, je me suis mise à imaginer lire à voix haute dans les halls de gares, les bus, les trains !  

Expérimentation n°2 : Partager un texte littéraire que j’aime et savourer collectivement le plaisir de cette lecture offerte.  Invitation-lieu : la librairie Gallimard, boulevard Raspail, 7ème arrondissement. 18h15.  Matière textuelle : deux textes brefs de Dino Buzzati

Sur une chaise, le dos droit, l’oreille et le regard tendus. Goûtant l'atmosphère tranquille et agréable d'un lieu que je découvre. J’attends sans impatience mon tour, me demandant cependant quel texte lire. Car, m’a-t-on expliqué gentiment dès mon arrivée, il faut se limiter, nous sommes nombreux. 7 minutes ? Bien… d'accord... L’un et l’autre textes que j'avais prévus en amont de ce moment, J’enrage et L’augmentation, offrent tous deux une réflexion tonale intéressante. Dix lectures me précèdent. Les lectrices et les lecteurs de l’association Les Mots parleurs se suivent mais ne se ressemblent pas, font entendre les mélodies plurielles de voix littéraires inconnues, méconnues ou familières*. Enfin, pour ma part. Un libraire et la responsable du lieu fermeront la séance.

Quand vient mon moment, j’ai le corps calme. Contrairement à la plupart des autres lecteurs, je n’ai pas prévu de photocopies du texte que j’ai choisi. Je pose mon épais volume sur le pupitre noir, avec délicatesse. Cette nouvelle configuration, somme toute très banale pour une lectrice entraînée – aguerrie – me plonge dans un émoi grandissant : à peine ma lecture commencée, voici que je me mets à loucher les lignes fines se superposent sur le papier je saute des mots ma voix s’emmêle les rythmes pourtant apprivoisés deviennent rétifs ma lecture hésite à dire... Comme pour surmonter le trac, masquer que je suis impressionnée, je m'arrête, excusez l'émotion ! ...


Ce n'est qu'une courte pause, bien involontaire, mais un subtile stratagème pour mieux prendre mon élan et assumer ce qui va suivre... Une irrésistible échappée... Je sors d’une diction jusque-là « scolaire », sage, et « trop boutonnée du col », propose, sans avoir pu l’empêcher la retenir, une forme plus « incarnée », imaginée, jouée, rejouée – autorisée – dans le secret de ma chambre, plusieurs jours avant… Je suis tout à coup le narrateur sceptique de J’enrage, le « Je » qui se raconte s’interroge sur la Jeunesse, ce « vieux » de 45 à 55 ans – double probable de l’écrivain italien… (Je m'étonne d'être si à l'aise, me sens soudain grandie.)  Ce/ mon personnage a des choses à dire, et quand il les dit/ je les dis, il/ je regarde l’effet que ses/ mes paroles produisent sur le public. Un public habitué à écouter des textes littéraires. Conquis d’avance ? Non. Dans l’expectative, un sentiment de proximité ? Oui. Entre lecteurs on s'entend. Bien.

C'est en écrivant ce retour que je réalise rétrospectivement que ce que j’ai proposé samedi 29 juin, a relevé davantage de la lecture performée et de la lecture théâtralisée que de la lecture à voix haute au sens strict. C’est-à-dire une lecture attendue comme cet instant donné où la lectrice, le lecteur, lit les yeux dans les yeux du texte. La voix, le ton sont les plus neutres possible, ou si l’on préfère, la voix naturelle et le ton sont peu appuyés, peu mis en relief. Point de manières ou de fioritures vocales afin d’éviter de proposer une interprétation, ce qui laisse, par conséquent, le champ libre à la propre interprétation de l'auditoire : la lectrice ou le lecteur se tient respectueusement derrière le texte.

Moi, à cet endroit précisposée parmi des milliers de livres, des titres, que j'ai lus à l'adolescence et dans cette circonstance particulière de journée sidérale –, je l’avoue, j’ai lâché mes propres brides. Ai regardé le public dans le blanc de l’attention. Ai fait entendre l'autre personnage qu’est le texte et qui, à force de lectures d'entraînementde répétitions –, est devenu un compagnon de route. Nulle déférence vis-à-vis du texte littéraire, ni retrait ou hiérarchie. J'ai osé l'audace.
---------- 


Comme un contexte inédit ou simplement un peu différent de ce que l'on connaît peut s'avérer grisant, n’est-il pas ? Constituer une clé pour déverrouiller une porte gardée fermée ? Comme une expérience nouvelle, dans un semi-contrôle, peut devenir le moyen de se découvrir à soi-même capable et hardie, n’est-il pas ?  

*Pour ne pas se quitter désœuvrées-és, voici quelques références :

Dino Buzzati, Oeuvres, Tomes 1 & 2 (romans, nouvelles et autres textes brefs)
J. M. G. Le Clezio, La Quarantaine (roman)
Federico Garcia Lorca, Romances gitanes (recueil de poèmes)
Joseph Ponthus, À la ligne : feuilles d'usine (roman, autofiction)
Mark Twain, Cette maudite race humaine (recueil d'essais)
Émile Zola, La faute de l'abbé Mouret (roman)
Fritz Zorn, Mars (roman autobiographique)  

Un article qui poursuit cet article-ci.
Un article qui fait écho à la réflexion engagée dans cet article-là.

© ema dée

mercredi 26 juin 2019

Je participe à "Mots dits Mots lus" samedi 29 juin

Le 29 juin prochain et pour la 4ème année consécutive, aura lieu la journée sidérale de la lecture à voix haute Mots dits Mots lus, une manifestation culturelle coordonnée par l'association La  Constellation, compagnie de spectacle vivant.
Dans ce cadre très stimulant – plusieurs sites, des propositions variées, des lecteurs professionnels et amateurs nombreux ! –, je ferai deux lectures à voix haute :

1°) Petits instants poétiques à la station Luxembourg du RER B 

" Posée à la station Luxembourg du RER B, dans l'espace-temps situé juste avant la sortie donnant sur le Jardin du Luxembourg, je lirai des textes poétiques personnels écrits dans plusieurs transports (ferroviaires, mélancoliques, de joie)... Pour découvrir la liste des événements, la suite est ici.

Dans mon programme, je prévois trois instants poétiques que je délivrerai à la suite, dans la gare, et plus précisément, dans l'espace-temps situé juste à la sortie du RER B en direction du Jardin du Luxembourg (6ème arrondissement) :

Un été bleu naïf (en pensant à Camille Bombois), sorte d'hommage à l'été publié ici dans une première version ;
On est deux (comme des bribes) présentant un ensemble de textes très brefs évoquant, à leur manière, le rapport amoureux ;
Mon jardin du Luxembourg construit comme un portrait - souvenir.

À partir de 16h – Durée : 15 minutes environ

2°) Lectures à la librairie Gallimard

Je réponds à l'invitation de la librairie Gallimard, installée 15 boulevard Pasteur dans le 7ème arrondissement : 

... " Cette année encore, rejoignez-nous pour une soirée à écouter des textes prendre vie, avec l'association Les Mots Parleurs et leur lectrice Valérie Delbore. Mais aussi vous si vous le souhaitez ! Venez lire un texte que vous souhaitez partager... "

J'ai choisi de partager deux textes de l'écrivain italien Dino Buzzati, L'augmentation et J'enrage, extraits de l'ouvrage en deux volumes, Dino Buzzati : oeuvres. Le sujet de ces deux nouvelles m'a semblé très à-propos. Ce sera à vous d'en juger !

À partir de 17h15 – Durée : 15 minutes environ


Bonnes lectures, bonnes découvertes !

© ema dée