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mardi 11 juin 2024

Concevoir des objets livres en regardant d'autres objets livres ?

Concevoir des objets livres en regardant d'autres objets livres procède en préalable d'une exposition de contenus, d'une explicitation de mécanismes. Pour parler de cela faire, aujourd'hui ? 

Traversant une petite crise identitaire sans fondement (encore une !), au cœur d'une colère elle, carrément justifiée, paradoxalement qui ne se calme pas, par envie, par besoin, sans raison à justifier... Parler de ma tendance à la collectionnite de livres et objets associés qui me ressemble et m'assemble.

Mais d'où cela vient-il ? D'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours aimé les livres. C'est le Genre du livre qui m'émeut et m'interpelle, qui a tendance à changer. Parce que j'ai dû beaucoup déménagé, j'ai égaré beaucoup de ce que j'appellerai mes premiers bouquins. Peut-être que ma collection commencée il y a plus de 10 ans vient combler une perte ? Panser symboliquement la mémoire amputée ?

Quand j'entrai au collège, je lisais à l'envi des romans d'aventures dans les collections La bibliothèque rose et La bibliothèque verte. Une insomnie se calmait grâce à ces lectures pleines d'attrait car il s'agissait de suivre sans s'interrompre les enquêtes d'une bande de cinq copains ou combattre le crime aux côtés de Fantômette... J'en avais peu mais je les relisait avec une surprise égale. Je me demande aujourd'hui si ces lectures trépidantes n'étaient pas le bon prétexte pour avoir régulièrement des interruptions de sommeil nocturnes !

Au lycée, je lisais des romans plus conséquents, plus sophistiqués sur bien des niveaux - par obligation scolaire, mais aussi par intérêt personnel. Je ne regrette pas d'avoir eu à décortiquer Le lys dans la Vallée d'Honoré de Balzac, Paul et Virginie de Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre et d'avoir eu l'audace ! de lire tout Le Horla et autre contes, Apparition, Boule de Suif et autres contes de guerre, Pierre et Jean de Guy de Maupassant...  Il fut longtemps et reste une de mes références, qu'en bien même je lus plus tard avec passion d'autres nouvellistes tels que Dino Buzzati ou Alphonse Daudet.

J'aimais aussi la poésie. Comme beaucoup de jeunes de mon âge ou dans mon état, j'adulais Lautréamont, Charles Baudelaire ; j'aimais aussi les fantaisies graphiques de Guillaume Apollinaire, les textes en prose russes du 19ème... J'imaginais devenir écrivaine, dessinatrice ! C'est assez tardivement que je me suis penchée sur la littérature illustrée et les livres d'images. Bien sûr, j'avais parcouru Jules Verne ! Mais, l'intérêt pour la Littérature pour la Jeunesse, la bande dessinée, les livres d'artistes ne se développa que plus tard. Avant cela, je découvris le Nouveau roman, le théâtre d'Eugène Ionesco, le roman surréaliste, Jean Cocteau, André Breton...

La bande dessinée ? J'en avais déjà lue enfant, j'aimais tout particulièrement le personnage de Miss Hulk et lisais, amusée, les histoires de super-héros rehaussées de couleurs criardes mal imprimées : les Comics ? Tout un univers sur papier de mauvaise qualité !  Puis, vint la période de la BD d'humour, grâce à la presse qui en publiait : c'étaient des épisodes, des strips, des dessins engagés dont je me délectais, j'étais lectrice de journaux, alors, forcément. Il y avait Gary Larson, Achille Talon... Mais, il y avait surtout Gary Larson ! Et comment je me débrouillais pour trouver les cartoons publiés dans le New Yorker ? Mystère, mais j'étais parfaitement fan ! Mon engouement pour le dessin en noir et blanc vient assurément de cette période. La découverte de l'univers de la gravure (sur métal, lino, ou bois) que j'ai pratiquée à différents moments de mon parcours acheva de me convaincre de la beauté singulière de l'expression graphique au trait, et de la matière.

Plongeant dans la BD, le récit en images, je développai une curiosité certaine pour l'album pour enfants. J'ai peu de souvenirs de mes premières lectures, en ai-je eues ? J'ai l'impression d'avoir toujours eu en mains des livres non adaptés à mon âge. Qui lit les romans de James Hadley Chase ou  un manuel sur le Bouddhisme zen en rentrant du lycée ? Aussi, les livres illustrés pour enfants devinrent une fausse madeleine de Proust : j'en lisais pour me souvenir que je n'en n'avais jamais lus. 

Comment se fit le glissement des albums jeunesse, de la BD aux livres d'artistes, aux fanzines et autres étrangetés éditoriales ? Par rebonds. Parce qu'à une certaine époque, je fréquentais beaucoup les bibliothèques, je découvrais également des salons parisiens et ceux en Province, j'écoutais intensément des auteurs.trices et des illustrateurs.trices présenter, dans des rencontres publiques, leur démarche et leurs sources d'inspiration... Les livres d'images m'ont conduite aux beaux livres. Ils ont en effet fait le lit de mon intérêt pour la lecture et l'écriture critiques, pour l'analyse de la relation entre le texte et les illustrations, enfin, pour le livre dans sa matérialité pesante, odorante, colorée, tactile. Des études spécialisées, des missions professionnelles, des lieux, d'autres rencontres sont venus densifier, enrichir et complexifier mon rapport à l'acte de lire. 

Je saisis dans le même temps toutes les occasions de faire des affaires : Ah, les bouquinistes du Boulevard Saint-Michel, dans le 5ème arrondissement de Paris ! Le jour où j'acquis mon tout premier livre d'art, un objet double édité par le Musée de la Poste sur l'Art postal, au format à l'italienne, dont un avec une couverture cartonnée bleue et relié avec de larges anneaux de métal blancs, je sus qu'une grande et longue histoire allait s'écrire avec le média/ médium Livre. 

Attention ! Je ne me disais pas que j'avais trouvé là une chose rare. Que j'étais telle une chasseuse de truffes experte et doté d'un flair certain. Non, je me disais simplement que j'aimais la sensation éprouvée quand je tenais entre mes mains ses objets de culture, tout comme j'appréciais, pareillement, qu'ils accompagnent régulièrement mes recherches esthétiques. Les voir dans ma bibliothèque, qui s'étoffait doucement, modestement, me remplissait d'une aise comparable. Jusqu'à ce que je trouve d'autres sources documentaires, comme Les autres livres, livres d'artistes, un mince catalogue d'exposition sur la création éditoriale et artistique venue du Mexique. Un objet souvenir d'à peine 8 pages, publié par le Salon du Livre Paris en 2009, et qu'une hôtesse m'avait gentiment offert alors que c'était le dernier exemplaire disponible. 

Jusqu'à ce que je tombe sur un fanzine, un graphzine, un livre-objet... avec des étoiles salivantes dans les yeux sans vraiment comprendre totalement pourquoi.

Aujourd'hui, je regarde cette collection de beaux ouvrages de mon point de vue et je me dis qu'il y a forcément un lien. Des liens se sont tissés, entre ma manière de concevoir le livre, la relation objet/ lecteur et lectrice, l'écriture littéraire, ma sensibilité extrême à la matérialité qui n'exclut pas la dématérialisation, je la tiens simplement à bonne distance , et cet ensemble hétéroclite mais néanmoins homogène d'objets publiés à compte d'éditeur ou auto-édité, en nombre ou en exemplaire quasi unique objet de narration ou d'exposition, ou bien les deux. 

Il ne s'agit nullement de faire à la manière de et en même temps, quel mal y aurait-il franchement, si on le fait en toute conscience honnêtement ? Donc, pas de à la manière de volontaire et en pleine conscience de , mais simplement pour la sérénité. Comme il est doux de se dire qu'il existe des ouvrages hors cadres, ovniesques, non mainstream : ils sont la preuve que des artistes ONT des envies de partages singuliers, que des éditeurs audacieux peuvent y croire, que des imprimeurs explorateurs s'emballent...

Il faudrait à présent que j'en dresse un inventaire précis. Pour montrer un minimum de rigueur ! Il faudrait que je fasse de cet ensemble la description matérielle. Des lieux d'achat, des choix de supports, des thèmes seraient ainsi disponibles accessibles. J'écris "seraient" car je n'en ferai rien, au moment où je rédige cet article, la tâche me semblant à la fois titanesque et dérisoire ! Peut-être aussi parce que je n'ai pas encore trouvé la forme la plus adéquate pour rendre hommage au travail des artistes, des éditeurs et éditrices, des imprimeurs et imprimeuses, grâce à qui ces objets existent matériellement. Oui, il faudrait, il faudrait...

Dans l'attente de trouver cette médiation spécifique, voici quelques infos :

La provenance ? Par exemple le SPLJ de Montreuil, le Salon du Livre Paris, l'Espace Micro-édition/ BDFIL ou l'espace Underground/ SoBD, les librairies le Monte-en-l'air, Philippe le Libraire, Le Comptoir du livre (Liège) ou la FNAC (hé, oui !) ;

Les thèmes ? Par exemple : les colleuses d'affiches féministes, une adaptation de l'Art de la guerre, une galerie de portraits tronchus, une résidence d'Arts visuels avec des collégiens, une séance chez le psy, une scène de Roméo et Juliette revisitée ;

Les supports ? Essentiellement du papier qui change selon le mode d'impression (du papier ordinaire 70 g/m2 au papier cartonné 400 g/ m2 avec effet "tissé") ;

Les formats ? Très variés, variables : du livre de 2 cm à peine de côté au A3 (voire plus, mais ils restent encore rares dans ma collection);

Les genres ? Flip-book, leporello, pêle-mêle, recueil en texte-image, livre-photos, fanzine, graphzine, catalogue d'exposition, fac-similé, livre minuscule, feuillet double ou petit pavé imprimé !

© ema dée

mercredi 20 novembre 2019

Confidences d'artiste et réflexions personnelles : l'École du livre de Jeunesse et Benoît Jacques (1ère partie)

En septembre dernier, je réponds à l'offre proposée par l'École du livre de jeunesse de venir rencontrer à Montreuil, un artiste et auteur indépendant qui fait figure d'exception dans le paysage de l'Édition pour enfants et du Livre illustré, et de modèle pour moi : Benoît Jacques.

Cette rencontre vient s'ajouter à celles que j'ai déjà eu l'occasion de faire avec d'autres auteurs et illustrateurs de livres pour la Jeunesse ; toutes se présentent comme un moment et un lieu particuliers où convergent des intentions, des attentes et des désirs pluriels. Le Horlart archive deux écrits personnels plus anciens relatant ces évènements à la fois collectifs et individuels. Par exemple : 

– en 2014, un cycle personnalisé de rencontres avec une artiste plasticienne, autrice pour la Jeunesse, un créateur de bandes dessinées et un éditeur, approchés dans différents contextes (Les Visiteurs du Soir de la Bnf ou Les littératures graphiques à l'Université Paris 8), précédé de quelques remarques concernant un cycle de formations professionnelles sur le livre pour la Jeunesse (CPLJ-93).

– en 2013, un compte-rendu de ma participation à la matinale de la création de l'autrice et illustratrice Joëlle Jolivet, (1965 -...) au CPLJ-93.

Mon propos sera ici triple, exceptionnellement : comme un écrin à la présentation de ma rencontre avec l'artiste, il abordera brièvement, en amont, l'offre de l'École, et plus longuement, en aval, les résonances de cet évènement avec mon propre parcours.

L'École du livre de jeunesse, premier centre de formation à la médiation en littérature jeunesse en France, installé dans les locaux du Centre de promotion du livre de jeunesse (ou CPLJ) à Montreuil (Seine-Saint-Denis), c'est la possibilité de rentrer en contact de manière privilégiée avec les acteurs et les problématiques - clés de l'Édition pour la Jeunesse. Et ce, pour soi pour d'autres , que l'on veuille se former sur le genre, ses formes, ses thèmes, les possibles pistes de médiations ou que l'on veuille se faire plaisir et se ressourcer, tout simplement.

 Hommage à La nuit du Visiteur de Benoît Jacques


1) L'École du livre de jeunesse et l'atelier éphémère de l'artiste : quoi, pour qui, pour quoi ?

Montreuil. Rue François Debergue. Une pièce. Sur un de ses murs, une fresque colorée. Des chaises installées, vides momentanément, à gauche et derrière, des étagères chargées de livres illustrés - ponctuellement, pour l'occasion, une sélection des titres de l'auteur ou de l'autrice invités -,  et non loin, sagement, près d'une fenêtre, des fauteuils ; on a sorti une cafetière, des bouilloires, du jus d'orange, du thé, des biscuits. C'est l'École. Elle propose des rencontres avec, notamment des créateurs de livres pour enfants. 

L’offre est alléchante puisqu’il s’agit, au cours de ces rencontres – échanges, entretiens privés, discussions – d’approcher de plus près des « univers » artistiques singuliers. La séance dure environ trois heures. Dans cet espace-temps aménagé, l’invité-e revient sur son parcours à sa manière. Le plus souvent, il s'agira de présenter – expliquer ou expliciter – des choix éditoriaux, d’écritures ou de mises en images, d'évoquer ses références artistiques et culturelles, sa formation artistique. En soutien, en illustration, les livres qui ont été édités, parfois ceux qui ne l’ont pas été ou qui sont en cours de création.  Certains artistes auront préparé un atelier, une animation. En filigrane, ces rencontres dessinent le visage protéiforme d’un métier passion, auteur - illustrateur, et d’un secteur d’activités à la fois artistique, culturel et commercial qui, toujours, fascine : l’Édition. 

C’est donc un moment privilégié

Pour les artistes, il peut représenter, par exemple, un "espace médian" entre intérieur et extérieur de la création, entre leur atelier privé et le hors-les-murs de l’atelier : cet espace-temps qui autorise une prise de hauteur vis-à-vis de leur travail créatif quotidien, une mise en perspective. Possiblement, une mesure de l’impact que leurs livres, histoires racontées ou mises en images de textes, peuvent avoir sur les publics, en particulier, les médiateurs du livre. 

Publics majoritaires de ces moments d’écoute et d’échanges, ce sont souvent des femmes ; elles sont volontiers bibliothécaires, documentalistes, assistantes maternelles,  animatrices du livre, enseignantes en Lettres mais aussi  éducatrices spécialisées…  Parfois viennent des artistes, graphistes, illustratrices ou écrivaines. Pour elles, le cadre de l'École constitue le lieu et le moment idéaux pour interroger plus ouvertement l’auteur ou l’autrice sur ses intentions, les contenus de ses livres, les thèmes abordés et sur les choix esthétiques pris ou défendus dans le Livre. C’est aussi une manière plus libre et vivante de dire à l’artiste comment les ouvrages sont utilisés dans leur profession, et en particulier, comment les jeunes se les approprient ou ne se les approprient pas. Car chacun, chacune, vit une expérience personnelle et professionnelle unique avec les livres pour la Jeunesse. Individuellement et collectivement.

En sous-texte, ces "entretiens" contribuent, me semble-t-il, à travailler directement ou imperceptiblement à gommer ou contourner, du moins momentanément, une frontière. Un cloisonnement qu’expliquent des écarts (entretenus, justifiés ou non) de perceptions sociales, humaines ou professionnelles (le créatif versus le non créatif, l’artiste vs le vaste monde salarié, le texte  vs l’image, la Jeunesse vs l’âge adulte).

Les échanges, en ce lieu et cet instant, sont par conséquent propices aux révélations. Les artistes se dévoilent derrière leurs œuvres : les objets livres. (Un peu beaucoup passionnément). Au gré des confidences de création ou de fabrication, ils, elles, se livrent, tout en même temps, auteur illustrateur, autrice illustratrice, acteur, actrice –   artisans ! – d'un parcours unique, père, mère, artiste en proie (diversement) à des hésitations, des questionnements, des doutes ou à des épiphanies. 

C’est enfin pour toutes et tous, un moment de partages. Personnellement, c'est toujours un ressourcement.

 
Pour moi qui m'intéresse depuis longtemps au Livre illustré comme média, œuvre artistique et objet social et de collection, ce sont plus que de simples rencontres. Écouter un artiste parler de son travail, par ses mécanismes, choix, obsessions, regrets, joies et victoires, est aussi très formateur. Formateur par comparaison et différenciation avec mon propre cheminement dans le livre, album, bandes dessinées ou récit illustré. L'Écouter-voir l'Autre complète le Lire-faire à son tour. En outre, il me semble que comprendre la démarche d'un auteur (ou d'une autrice) qui a fait le choix de l'indépendance peut m'aider à délier les nœuds qui se font en moi dès qu'il s'agit de me lancer moi-même dans l'aventure, hors des sentiers battus de l'édition à compte d'éditeur. 

Parler de mon admiration pour le travail créatif de cet auteur outsider, comme partager mes impressions sur Le Horlart, espace dédié à mes créations et à l’univers artistique, social et culturel qui les nourrissent, m’apparaît telle une évidence.  J'aime penser que de part le monde de l'Art, il est des "marges" actives.  

Benoît Jacques (1958 - ...) est ce qu'on peut appeler aujourd'hui un auteur auto-édité ; d'autres murmureront "auteur-éditeur", ce qu'il n'est pas vraiment, il n'en a pas le statut ; il préfère l'appellation plus juste d'auteur indépendant pour désigner, plus spécifiquement, une situation professionnelle, un état d'esprit ainsi qu'une organisation physique, mentale et sociale, capables de donner le jour à des objets livres originaux, qui comptent.

Mon compte-rendu sera comme je les affectionne, c'est-à-dire enrichi, à certains endroits de réflexions, de digressions, de commentaires purement partiaux... et d'images ! Car, c’est sans honte ni réserve que je déclare ceci : je suis fan.  

En cliquant ici, la lecture de l'article se poursuit et aborde la présentation du travail de Benoît Jacques par Benoît Jacques.  

© ema dée

mardi 19 novembre 2019

Confidences d'artiste et réflexions personnelles : l'édition indépendante made by Benoît Jacques (2nde partie)

L'article suivant se concentre sur une présentation personnelle du travail d'un auteur autodidacte que je rencontre grâce à l'École : Benoît Jacques. Ce texte prolonge et illustre le compte-rendu commencé dans la publication précédente qui a traité de l'offre de l'École du livre de jeunesse. Celle qui permet, en particulier, d'approcher autrement des artistes du Livre.

Auteur d’origine belge et résidant en France, il publie des livres illustrés, pour la Jeunesse – aux dires de la critique, parce que lui-même ne s’impose pas de limites aussi précises concernant sa cible potentielle ou son lectorat. "Créateur multiforme", il publie des récits illustrés, des imagiers, des albums, des flipbooks, des carnets... "Ses livres sont faits pour ceux qui aiment ses livres", grands comme petites enfants, me permettrai-je d'ajouter.
 
Je désire le rencontrer car il représente pour moi et depuis bien des années, une sorte de modèle. Non à suivre ou à copier, plutôt à approcher et à entendre afin d'être capable de mieux penser l’aspect « conception de projets de livres » dans ma propre démarche de créations artistiques. (Sans pour autant cultiver une forme d’exclusivité, de rejet de l’existant ou de culte pour les chemins de traverse, je suis très attachée à l’idée d’une création Do It Yourself, surtout dans le livre.) 

 Hommage à Attention extraterrestres de Benoît Jacques

2) Dans la fabrique du livre de Benoît Jacques : parcours personnel, démarche artistique et autoéditions

Placé au début comme à la fin de la chaîne éditoriale, Benoît Jacques est quasi le seul maître d’œuvre dans et de sa création dont il a su imposer tranquillement l’originalité, l’opportunité et la résistance. Pour Benoît Jacques Books, il conçoit seul le contenu de ses ouvrages. En trente ans, il a su, néanmoins, habilement développer un réseau personnel, solide, pour l’assister dans la fabrication et la vente de ses livres ainsi que leur promotion : il travaille avec des interlocuteurs ciblés ; ses petits objets livresques sont vendus dans une quarantaine voire une cinquantaine de librairies différentes en France ou en Italie, notamment ; il a son stand au Salon du livre et de la presse de jeunesse de Montreuil ; il est bien connu des bibliothécaires jeunesse ; enfin, il est sollicité pour effectuer des résidences de création et animer des ateliers. Selon moi, il est un artiste complet. Il a réussi le pari de trouver sa place dans le paysage de l’édition tout en développant une démarche assez unique : devenir un auteur - éditeur lu ET reconnu. 

Une démarche et un engagement personnels forts qui plongent leurs racines et leurs principales caractéristiques dans son enfance. Benoît Jacques aime à penser que "l'Enfance estampille l'adulte en devenir". Lui-même voit ses créations livresques comme des formes évoluées de ses tout premiers objets faits à la main durant sa jeunesse.

Dans ses débuts, B. Jacques poursuit deux directions : illustrateur pour la presse anglo-saxonne et concepteur de livres. Sans la première activité facilitée en Grande-Bretagne où le dessin de presse est perçu différemment par rapport à la France (pendant quelques années), l’auteur-illustrateur bruxellois n’aurait pas jouit de la même liberté de création de livres à sa manière et selon ses propres conditions et exigences. En esthète patient, passionné et rigoureux, il est en effet exigeant, qu’il s’agisse du choix du support d’impression, de la typographie, de la couverture... Son premier livre Play By It bear, leçon de musique, une réflexion ludique sur l'écriture des partitions de musique, est un objet insolite qui depuis sa création en 1989 se vend toujours bien. Sa facture simple et soignée en fait le premier objet à lire publié par Benoît Jacques Books

 
 Play by it Ear : leçon de musique © benoît jacques books

Une indépendance dont il fixe très vite la marche à suivre : il travaille seulement avec les libraires qui lui achètent ses stocks. Selon l'auteur, laisser sa production éditoriale en dépôt comporte un risque. Le libraire est moins engagé dans l’idée de vendre le livre, ne peut pas forcément ou ne prendra pas le temps de le mettre en avant.
On peut aisément comprendre cette situation : face à une surproduction de livres, la pression de la nouveauté et l'exigence d'entretenir un fonds varié et de qualité, les libraires, même les plus patients, passionnés et audacieux, sont amenés à faire des choix promotionnels.  

Autre risque, le livre peut être retourné abîmé, devenant par conséquent invendable ailleurs. Situation très dommageable pour un auteur indépendant qui travaille avec des stocks toujours plus réduits que l'Édition classique. Le ou la libraire qui achète le livre va vouloir le vendre, rentrer dans ses frais ; c’est la meilleure des motivations pour les libraires comme pour l'artiste - auteur. 

Éditer soi-même un livre c'est se confronter rapidement à des problématiques matérielles qui, en quelque sorte, expliquent et "formatent" l'aspect des créations imprimées. Benoît Jacques publie préférablement des livres en noir et blanc, moins onéreux ; par contre, il peut s'autoriser  la trichromie ou la quadrichromie pour ses jaquettes, couvertures et emboîtages,  et, de temps en temps, pour un livre entier. Ce fut le cas par exemple pour La nuit du visiteur, un album délicieusement irrévérencieux qui a été récompensé par le Baobab de l'Album au Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil, en 2008.

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La nuit du visiteur © benoît jacques books

Parmi les étapes de fabrication du livre, l’impression est une activité passionnante. Elle doit être bien réfléchie au niveau économique comme commercial. En effet. Benoît Jacques s’autofinance. Très vite, dès le début de son activité, il a su définir une conduite personnelle fondée sur un système quasi fermé : réinvestir ce qui est gagné grâce à la vente de ses livres dans la création d’autres livres. Pour cela, et c’est une de mes interrogations personnelles qui trouve là une réponse, il convient de trouver le ou les bons imprimeurs, c’est-à-dire ceux qui, en fonction de sa création, seront les mieux-disants, et ceux avec lesquels il apparaît possible de nouer une collaboration. Ce rapprochement peut devenir vite très utile : il permet de solutionner des questions de fabrication, de concrétiser des envies – le champ des possibles s'élargit – , tout en fournissant un produit de qualité, dans des quantités viables et rentables. 

Il faut, précise l’artiste, savoir aussi se tourner vers les petits imprimeurs qui travaillent de manière artisanale car eux peuvent se permettent des tirages en éditions limitées. Ce n’est pas toujours le cas des gros imprimeurs qui ont besoin d’un certain volume de livres à imprimer pour rentabiliser la simple mise en route de leurs machines. 

Ces choix interagissent avec l'esthétique des livres de Benoît Jacques : par exemple, son dessin, oscillant entre expressionnisme et art brut, est valorisé par l’impression en noir et blanc sur beaux papiers. Réfléchir au livre en terme de coût de revient a l'avantage de permettre à l'auteur des explorations éditoriales qui valorisent, en même temps, ses choix d'écritures et sa conception de la lecture. Chaque livre devient entre ses mains un objet d'artisan et d'artisanat, et chaque livre a son identité, dans un ensemble homogène de publications d’une grande diversité. Ce qui les réunit ? À mon sens, un trait d'esprit versé dans l'humour, le décalage qui fait réagir et réfléchir et la radicalité du dessin.

S'auto-éditer ou s'éditer de manière indépendante signifie également travailler dans la durée. Parce qu'il ressent un véritable attrait pour le livre bien fait, tel un défenseur du DIY avant l’heure, il aime faire le livre avec temps et soin, défend un positionnement « artistique » face à sa création livresque. Il produit peu de livres  mais chacun est un objet qu'il a plaisir à fabriquer, lire et voir lire. Il reste toutefois très à l’écoute du Marché du livre. Il sait notamment l’engouement actuel des jeunes lecteurs pour les livres pop-ups, ces constructions en volumes qui jaillissent des plats du livre. Ces objets à lire avec les doigts et les yeux demandent un travail très minutieux, coûteux, fondé sur un savoir-faire que l'illustrateur ne possède pas.  L'ingéniosité de l'artiste compense  : il trouve à sa manière des astuces et des pistes de lectures et/ ou de manipulation du livre, telles que des liens textes-images inédits, du suspense ou des surprises qui se glissent entre les pages du livre. L'acte même de lire devient un objet ludique



Hello Poppeup ! © benoît jacques books

Et quand le succès éditorial est au rendez-vous, comme fait-on pour gérer ? 

Le prix Baobab de l'Album qui lui a été décerné pour son livre La nuit du visiteur a été une vraie surprise pour lui. Un succès mérité : le livre est un délice de lecture, un exemple d’irrévérence réjouissante et un bel objet de création qui aborde judicieusement le thème de la Peur. Une telle distinction est suivie rapidement d'effets :  l'auteur-illustrateur reçoit en un temps record des demandes et les voit affluer de partout, en même temps. Un coup de projecteur et une fortune commerciale très gérables pour une structure éditoriale de grande ou moyenne taille, lourde pour une toute petite structure qui voit son rythme de croisière courant s’accélérer, avec la pression de répondre bien et très vite aux commandes. 


Le Baobab de l'Album est aussi une consécration : il vient célébrer officiellement l’excellence et la pertinence du travail mené par Benoît Jacques depuis des années, en faveur de la Lecture pour la Jeunesse, les Arts graphiques et la Création artistique et éditoriale. 

Cet article se poursuit et se conclut avec un troisième texte,  complémentaire, à découvrir en cliquant ici. J'y aborde la création éditoriale indépendante dans ma démarche de créations artistiques, comme un retour sur soi favorisé par ma rencontre avec Benoît Jacques. Tirant des leçons des maîtres, je me pose en particulier deux questions : devenir autrice indépendante est-il compatible avec un travail d'autrice-illustratrice pour l'Édition à compte d'éditeur ? Quels avantages y a-t-il à développer une démarche alternative, et s'il y a des prérequis, quels sont -ils  ?

© ema dée

lundi 18 novembre 2019

Confidences d'artiste et réflexions personnelles : le modèle artistique "Benoît Jacques" ? (3ème partie)

Ma rencontre avec l'auteur, illustrateur et dessinateur de bandes dessinées Benoît Jacques vient s'ajouter à celles que j'ai eu l'opportunité de faire dans des conditions similaires avec d'autres auteurs et autrices de livres pour la Jeunesse : Elzbieta, Joëlle Jolivet, François Place, Kitty Crowther, Loren Capelli, Kvéta Pacovska ou Roberto Innocenti, par exemple.

C'est comme recevoir à chaque fois une leçon des maîtres dont il faudrait, cependant, pouvoir conserver les plus sages conseils et les anecdotes les plus instructives ; une sorte de guide aux multiples entrées, qui viendrait non pas se substituer à sa propre initiative et à sa propre créativité, mais davantage accompagner, solidifier, borner ou élargir si besoin, l'imagination, l'entrain, la volonté de faire et le faire personnels.

Benoît Jacques vit l'évènement avec enthousiasme, s'intéressant autant à la réaction que suscite ses livres qu'aux raisons pour lesquelles chacune est venue assister, un après-midi de septembre, à la présentation illustrée de son chemin dans la création de livres. Interroger l'autre, parfois en se manifestant à lui par une simple présence intéressée et curieuse, c'est s'interroger soi.
 
Second hommage à Attention extraterrestres de Benoît Jacques

 
3) Devenir artiste indépendant(e) dans le champ du livre illustré ? : questionnements, démarches et pistes d'accomplissements

Quand on cherche à se lancer dans une activité indépendante limite underground telle que je me représente l’activité d’autrice auto-éditée aujourd'hui, on peut avoir à la fois peur et être très fier(e) de soi à chaque étape franchie ; je peux ressentir de l'orgueil et de la crainte à chaque nouveau pas que je fais vers mon but : transformer des idées en livres à publier, proposer moi aussi aux publics des objets singuliers qui comptent, organiser et faire vivre ma toute petite entreprise, dans la limite des quantités et des conditions d'exposition que je peux me fixer.

Mais avoir des idées de petits objets livres illustrés, imaginer des projets de couvertures, lister des envies de promotions originales directes et indirectes, c’est bien, c’est le moteur de base ; il faut plus, évidemment, pour faire démarrer sa petite auto, lui permettre de s'engager sur des routes vicinales, avant d’emprunter les départementales ou carrément, l’autoroute, chacune ses petites ambitions.  


Il est, par conséquent, résolument formateur dans le parcours qui est le mien, c'est-à-dire qui jongle joyeusement entre académisme et autodidaxie, de côtoyer des artistes dont le parcours, les perspectives ou les réalisations, sont sinon assez analogues mais proches. L'Autre que j'écoute a su emprunter des chemins de traverse et tracer sa voie solitaire, auxquels le temps, la permanence, accorde une valeur d'expériences fondatrices, de modèles. 
 
Je mesure cependant la distance.

Pour le démarrage de son activité de publication, on peut se "réclamer" de l'une ou l'autre stratégie. Préférer à celle visant à se constituer, en point de départ, un petit catalogue de titres bien ficelé et démarcher les distributeurs et les salons éventuels ensuite, celle où l'on mise tout sur la vente (à succès) d'un seul livre : on observe alors la courbe ascendante des gains afin de s’en servir, sans doute, comme mise de fond et boîte à outils personnalisée, pour les publications à venir. Il reste cependant fort à faire pour parcourir la distance entre le A et le Z d'une autoédition de qualité. Certes, il  y a l'Autoédition mais il y a une variété d'auteurs et d'autrices indépendants. 

Hommage à Je te tiens de Benoît Jacques

Dans tous les cas, je réalise en écoutant le parcours de Benoît Jacques que si la route n’est pas pavée, elle a au moins une unique direction : vouloir faire et vendre des livres sans transiger avec son identité. L'autoédition amène l'auteur à assumer plus d'un rôle, une somme de fonctions qui d'ordinaire, je veux dire dans l'édition à compte d'éditeur – même dans une petite structure éditoriale –, sont assumées par plusieurs personnes. Dans sa présentation, l'illustrateur belge n'omet pas de préciser ce qu'il estime être, à la lumière de l'analyse de son cheminement, des prérequis, ou si l'on préfère, des conditions préalables, – une sorte de "prédisposition" à la fois émotionnelle, organisationnelle, sociale et presque psychologique – qui participent d'un choix spécifique qu'il a fait, il y a trente ans, de devenir auteur indépendant. En voici quelques-uns :

- La capacité à (s') investir, sur le long terme, dans un projet de créations solide, renforcé par la conviction et l'assurance. C'est un conseil simple relevant même de l’évidence sur lequel l'auteur belge insiste. L’autoédition ne peut pas être menée dès le début pour des raisons financières ; c'est l’envie de faire des livres à sa manière et de faire connaître ses livres à sa manière qui est la clé. "L’erreur sera au rendez-vous, l’erreur est humaine, mais elle ne doit pas remettre en question le projet";

- La recherche d'un équilibre dans sa gestion financière et de sa multi-activité. Il convient de distinguer tous les aspects propres à la création éditoriale indépendante des contingences qu'imposent d'autres activités professionnelles que l'on peut avoir à exercer en parallèle ;

- L'attraction pour une pratique éditoriale indépendante – qui n'écarte pas les canaux d’édition courants –, et un goût prononcé pour l’alternatif permettant de s’octroyer un temps plus élastique, des marges de manœuvres souples, un rythme et une exigence personnalisables. Une marche de côté qui inclut aussi la recherche de rigueur, l’adaptabilité et l’attrait pour la nouveauté ;

- Développer plus qu'un statut d'auteur illustrateur, vouloir trouver son identité en tant qu'artiste.  Le livre se présente alors aussi comme un objet d’art. Il est plus rare. Il bénéficie d’un réseau de distribution. L’artiste y expose ses thèmes, définissant les caractéristiques esthétiques de ses créations selon ses contingences et exigences ; c’est ce qui est motivant dans l’idée de faire ses livres seul ; 

- Savoir fonctionner en solitaire. L’autoédition est une activité à part entière dans laquelle il faut vouloir être le seul maître à bord, sans se fermer pour autant, aux collaborations fortement conseillées avec, en particulier, des imprimeurs, des salons, des foires du livre, ou occasionnelles (autres artistes ou artisans) ;

- Le besoin d'autonomie. Avoir envie de fonctionner avec ses propres règles, selon son fonctionnement propre. Être prêt pour cela.

S’agit-il de profiter de l'opportunité de ce compte-rendu-hommage à Benoît Jacques, pour écrire, en filigrane, un plaidoyer pour une forme d'activité artistique dans laquelle une seule personne contrôle tout ? Avec aux commandes un égo surdimensionné ? Non. Définitivement, non. Je rejoindrai ici l'avis de beaucoup qui avancent, à raison, que l’autoédition est à la fois un art en devenir, un work in progress et une école de l’Édition. Grâce à elle, graphistes, illustrateurs, dessinateurs de BD et écrivains de tous bords peuvent exprimer leurs idées et les diffuser, là où le courant plus classique de l'édition ou du champ de l'Art, va soit mettre plus de temps à les publier, soit les refuser, tout simplement. 

Et à cela des raisons diverses, parmi elles : un créneau pas suffisamment vendeur ;  le sujet est spécifique, trop restreint à une très petite frange d'acheteurs potentiels ; la surproduction de livres justifie un turn over rapide sur les étals des librairies et peut limiter la prise de risques ou la durée accordée à un livre pour trouver ses lecteurs ; enfin, peu de place est laissé au "pas encore mature bien que talentueux" et au " projet pas assez abouti".  Il faut tout de suite que ça marche, l’expérimental n’a pas forcément lieu d’être... Beaucoup de bonnes ou de mauvaises raisons qui font le lit de l’autoédition. Menée en parallèle ou d'une manière exclusive.

Pour d’autres créatifs comme Benoît Jacques, c’est surtout un moyen concret de pouvoir conserver pour le livre une passion égale, et sauvegarder un élan quasi enfantin, une envie irréductible de faire, de fabriquer, que la perspective d'échecs ou de refus systématiques pour des raisons-types, dans le monde plus "institutionnalisé" de l’Édition à compte d'éditeur, pourrait décourager. (Peut-être suis-je faite un peu de ce matériau-là, moi aussi ?)

Au sortir de cet entretien, quelques semaines après, je fais pour moi-même une sorte de bilan d'étape. Forcément. Je me construis par comparaison et dans la différenciation. Pourquoi l'autoédition ? Que puis-je dire à propos de mon propre parcours de créations ? :

Par goût pour la fabrique du livre de A à Z. J'aime par exemple l'étape consistant à créer une couverture "impactante" ou celle où je tiens dans mes mains la première épreuve du livre terminé, ou encore, celle durant laquelle je peaufine la mise en page, page par page, pour trouver un équilibre à la fois d'ensemble et pour chaque double-page ;

Pour donner une forme séduisante et terminée à mes idées. Il y a quelques années, parce que j'essuie des refus répétés dans l’édition pour la Jeunesse qui me désolent, je me retrouve avec des projets prématurément avortés... que j'abandonne, par déception, colère... Faire moi-même mes livres, c’est finir un projet. C'est donner sa chance à une idée de se développer à sa manière, d'être visible, même si elle ne va concerner au final qu’une frange très réduite de la population des lecteurs ;

Le livre comme "espace de rencontres". Le texte et l’image que j'affectionne – dans l'état actuel de mes savoir-faire et de mes moyens matériels –, je les associe plus facilement dans mes livres actuels que dans mes expositions d'Art passées ;

  Le livre comme art "multimédia" : j'y mets en scène mes explorations et recherches (séries de dessins, poésies, récits brefs, textes lus)  diffusées via mon blog, des plateformes de microblogging ou de diffusion de sons (Tumblr, Soundcloud) ;

Le livre comme "musée" : j'y organise thématiquement, commente, redéfinis mes archives numériques et mes archives papier ;

Le livre comme "pulsion" et "contrôle" : une idée vient, une idée en texte-image est là, diffuse, prégnante ou aiguë comme une migraine. Le livre en devient la manifestation et peut prendre un corps dont je peux faire le tour, devient le remède jusqu'à la pulsion suivante. D'aucuns parleront probablement et plus simplement ici d'une forme résiduelle d'"impatience enfantine" ;

Enfin, la solution à un déchirement intérieur :  je cherche à répondre à mon besoin d'exprimer et de montrer sans honte ni entrave une créativité protéiforme, tout en cultivant une voie de création parallèle, susceptible de trouver sa place dans l'Édition à compte d'éditeur.  Je veux dire, recevoir des commandes en qualité d'autrice et d'illustratrice,  et être en mesure, en quelque sorte, de me passer, ponctuellement, des commandes à moi-même pour de nouveaux projets de livres. Peut-être une manière LA démarche me permettant d' être à la fois dans la lenteur et la brièveté, la contrainte et la liberté, plurielle et... une ? 

Je ne peux m'empêcher de penser à d'autres artistes qui ont développé une démarche alternative à une production diffusée (plus mainstream ?) via les canaux classiques : dans le champ des Arts plastiques, Edward Ruscha ou Dieter Roth pour qui le livre d'artiste était l'antithèse de l'artisanat imposé par l'Oeuvre d'art, son prolongement ou venait court-circuiter le logique des galeries d'Art ; dans le champ des Arts graphiques, Jean Giraud, il signa sous deux pseudonymes différents des bandes dessinées aux styles bien distincts (le Western/ Gir. pour Blueberry et la Science-fiction/ Moebius aux Humanoïdes associés et pour Métal Hurlant) ; et dans le champ du livre pour enfants, Cécile Gambini, autrice et illustratrice (Seuil Jeunesse, Albin Michel, L'atelier du poisson soluble...), créatrice de Pavupapri, édition-galerie de dessins originaux et d'objets livres d'artiste, en céramique notamment...

Tout cela me laisse songeuse.

© ema dée

mercredi 27 mars 2019

Ma petite insomnie ne connaît pas la crise...

Puisque je suis à présent tout à fait réveillée, parlons d'insomnie(s) : difficulté à s'endormir à l'heure du coucher, réveils nocturnes fréquents ou prolongés, réveil prématuré le matin avec une incapacité à retrouver le sommeil, l'insomnie serait plus un problème d'éveil que de sommeil. (Cf. Fondation Sommeil)


Depuis des jours, des semaines, des mois, le sommeil est là mais ne répare rien. Il vient s’effondrer contre l’oreiller, après quelques pages d’un roman, d’une BD – qui ne sont qu’une suite de mots, d’images inconfortables – parcourues surtout pour faire somnifère. Puis, le sommeil perd ses amarres, s'allège, s’affine, devient transparent.

À la longue...

La répétition des yeux ouverts. Fixes et interloqués. À force d’insuccès. Les yeux scrutant la pénombre. Agacés. Des rituels d’enfant chahuteuse remontent à la surface de la mémoire. Ce refus têtu d'aller dans la chambre, dans le lit, sous les draps, d'y rester, de s'endormir. Pour retarder. Une kyrielle de stratagèmes. Bondir de sa couche. Cette fois, c’est pour la soif ; il faut l'étancher. La soif est inventée, bien sûr. Mais il faut boire quand même. Un peu. Pour tromper, déguiser l'effrayante vérité. On attend ensuite. Allongée et attentive. Coincée dans l'antichambre du sommeil. D'avoir besoin d'aller aux toilettes. Debout, à nouveau, on va évacuer la goutte qu'on n'en pouvait plus de retenir, enfin ! Ne pas oublier l’autre étape, celle qui fait gagner du temps, qui éloigne encore le petit corps récalcitrant de la porte de sa chambre, du bord de son lit, du creux de son matelas. Le lavage de mains. Si on s’y prend bien, il s'avère plus ludique que méticuleux. De l’eau savonneuse jaillit, sans précaution, comme fait exprès, mousse, éclabousse, mouille, trempe, il faut tout s'essuyer ou changer de pyjama. Voyons, lequel prendre, toutes ces possibilités, quelle divine angoisse ! Et avant de retourner dans la chambre définitive, dans le lit, sous les draps, dans le noir, faire promettre de recevoir un bisou. Le fameux câlin pour lequel on n’est jamais trop grande ni trop vieille. Tout le visage sera câliné, d’accord. Il faut dormir, à présent ! Allume, laisse la porte entrouverte, reste, tu as bien tout ton temps pour me lire une et une histoires, dis-moi ta palpitante vie de prince, que je m’endorme en rêvant de toi à mes côtés. 

À  la longue. Les yeux agacés...

L’insomnie fait son travail d’experte dans le corps à corps, l’insomnie souffle sur les braises de coton, l’insomnie secoue la forme tapie sous la couverture, l'insomnie presse sa peau moite, l’insomnie écarte ses paupières, l’insomnie rallume le feu dans son cerveau. Le réveil aux draps trempés fait irruption, alors. L’oreiller, le drap, la tranquillité, jetés hors de la nuit ronflante. Dans l’intermittence, par flashs, les paupières à demi se ferment, une sarabande de monstres aux visages familiers : les pensées circulaires déboulent. Font des rebonds. D’un mot à l’autre. Emboîtement de questions. Cavalcades de vies alternatives. Épuisement des solutions de repli dans le tréfonds de l'imagination. 

Un drapeau  bicolore            un drapeau
       flotte au-dessus d'une ligne 
   ligne      ligne d'horizon                  bleu jaune             un drapeau
bleu             flotte  
rouge  ligne d'horizon

La veille se prolonge dans le lit dans la nuit dans le temps. Malheureusement. L’histoire racontée est sans effet préventif. Les pieds la poitrine la tête tout le moi épuisé s’énerve. La musique tamisée la lumière sourde le murmure de la neige hertzienne, tout est sans effet notable. L’insomnie est invitée à entrer dans le cabinet. On se dit que c’est peut-être à cause de toutes ces histoires diurnes aux fins malheureuses ou inexistantes qui se muent en cauchemars soudains ; de cette agitation... hormonale, ou cérébrale ou humorale ; de toute cette "hyperactivité", cette "hypervigilance", cette hypersensibilité, cette "hypercontrariété", cette "hypersusceptibilité" de la femme moderne ; à cause des doigts griffus de la nuit, de l’œil globuleux de la lune, du rire sardonique du vent, du ventre velu du lit ; que la distance entre le corps et la chambre, entre le sommeil et le matelas, entre l'esprit et la nuit, entre le repos et le soi s'est dilatée. Il va falloir examiner tout l’ensemble, la chambre et l’être possédés. 

— Comment va cette petite insomnie, aujourd’hui ? 
— Je me porte bien, merci.

Pour prolonger cette réflexion sur et autour de l'éveil (in)volontaire (conditions, conséquences, symboliques, rituels...), quelques pistes* pour réfléchir, s'endormir ou garder les yeux grands ouverts (volontairement) :

*Projections adultes :

- Insidious de James Swan, distrib.Wild Bunch Distribution 
- 30 jours de nuit de David Slade, distrib. SND 
- Fight club de David Fincher, distrib. Splendor Film
- The Machinist (distrib. Paramount Classics) et L'empire des ombres de Brad Anderson
- Insomnia de Christopher Nolan, distrib. Warner bros. France 
- Hantise de Jan de Bont, distrib. United International Pictures
- L'invasion des profanateurs de Philip Kaufman
- Freddy, les griffes de la nuit de Wes Craven, distrib. Warner Bros France
- Jour polaire (série TV) de Màns Màrlind et Björn Stein, prod. Atlantic Productions...

* Récits classiques et young adults :

- Bonne nuit, Sucre d'orge de Heidi Hassenmüller, éd. Seuil
- Le Monstrologue de Rick Yancey, éd. R. Laffont 
- Le Horla dans Contes et Nouvelles de Guy de Maupassant, éd. Gallimard...

* Lectures enfantines  :

- Ferme les yeux de Kate Banks et Georg Hallensleben, éd. Gallimard jeunesse
- Scritch scratch dip clapote de Kitty Crowther, éd. l'école des loisirs
- Petites histoires pour les enfants qui s'endorment vite de Carl Norac et Thomas Baas, éd. Sarbacane
- Bébés chouettes de Martin Waddel et Patrick Benson, éd. l'école des loisirs...

*Je vous laisse le loisir de compléter cette liste.

Pour finir, d'autres textes personnels en lien avec la nuit, le rêve, le sommeil peuvent être lus ou redécouverts, ici :

- dans RÉCITS/ Petites nuits : une tentative de mise en images et en mots de deux rêves ;
- dans  RÉCITS/ Nouvelles : une histoire courte qui se réfère à la structure du conte. 
- dans L'OEIL/ Sur les Arts visuels : une expérience d'écriture à partir d'une œuvre d'art contemporain.

© ema dée