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dimanche 12 avril 2026

Situation plastique n°9 : En cheminant avec les points, les taches et les espaces chers à Pierrette Bloch

Retours sur un atelier d'exploration, de recherche et de création en work in progress avec un libre compagnonnage, celui de l'artiste plasticienne franco-suisse Pierrette Bloch (1928 - 2017).
 

Aucune direction précise n'a été fixée pour le moment ; je fais des va-et-vient entre les textes qu'elle a écrits, notamment extraits de Discours et Circonstances (éd. Méridianes) ou des catalogues et monographies récents qui la concernent. Par exemple : Pierrette Bloch, Multiples : intégrale  (éd. Bernard Chauveau) ou Pierrette Bloch, la peinture la peinture par d'autres moyens, chez le même éditeur.

Sans direction précise donc, car il s'agit d'un parcours de rencontres avec les mots, les traces peintes et les formes dans l'espace et le temps de l'artiste minimaliste, abstraite (et un peu art brut, quand même). Ces rencontres existent depuis plusieurs années, mais c'est en 2025, plus exactement, 
après ma visite au Musée d'art moderne et contemporain de Saint-Etienne (ou MAMC), qu'elles ont été suivies de la production de traces peintes au sein de mon atelier. Je les explore dans de multiples directions, à la faveur de carnets d'abord, et qui, pour leur part, sont organisés en thématiques plastiques. Le second support permettant de consigner les variations de cette exploration est le papier blanc, épais, d'un format plus plus grand qu'à l'ordinaire. L'ensemble "carnet - feuille" favorise le déplacement et le déploiement du geste ; je dessine et peins sur format 20 cm x 20 cm jusqu'au format 60 cm x 85 cm.
 
 
Les idées pour une production concrète arrivent en faisant ; elles sont notées au fil des découvertes. Parce que l'espace que crée la dimension de recherche - création, l'attention quasi permanente qu'elle demande, fait émerger des connections entre des projets différents, mes préoccupations d'hier et du moment, et mon environnement culturel régulièrement enrichi par des nouvelles rencontres et découvertes.  

(A ce propos, je peux citer les plus récentes : Mickalene Thomas (1971 - ...), peintre et photographe noire américaine, qui s'approprie notamment (mais pas que !) les codes de la représentation du Modèle féminin en peinture dans une perspective critique ; Magdalena Abakanowicsc  (1930 - 2017) pionnière de la sculpture monumentale textile qui interroge le format, la cimaise et la présence de l'oeuvre comme manifestation du Vivant. Je peux aussi noter ici les réflexions que je me suggère ma visite de salons, ainsi de Drawing Now 2026 ou l'édition 2025 d'Art Paris - Grand Palais : la place de la figure dans le dessin contemporain et la variété des oeuvres dites "sur papier", la monumentalité du geste et l'exposition comme oeuvre, l'atelier - sanctuaire, enfin, l'enfance comme creuset des expériences premières.)
 
 
Je me souviens, je découvre l'artiste plasticienne contemporaine Pierrette Bloch à la faveur de ma rencontre avec une oeuvre des plus insolites, une longue scultpure de crin, exposée au Cabinet d'art graphique du Centre G. Pompidou. Je m'étonne d'abord qu'il s'agisse là d'un dessin ; rapidement, cependant, me vient une compréhension. C'est un dessin dans l'espace, qui à la faveur de la lumière naturelle changeante ou de l'éclairage, laisse son empreinte sur le mur. En outre, c'est une oeuvre dont l'apparente délicatesse peut faire écho à la fragilité et la précarité d'une trace laissée sur un support papier. Les principales caractéristiques de dessin dit "contemporain" sont ici bien identifiées !

J'explore la trace (la tache, le point) de diverses manières et dans des contextes questionnants. Ces empreintes comme le geste qui leur donne naissance seront dessinées et exposées (au sol ou au mur), installées et filmées : toutes ces formes du dessin qui s'organisent - en collections presque thématiques à l'intérieur de grand sujets plastiques -, sont encouragées par ce que je saisis du cheminement de la sculptrice, au fil de mes lectures.

Le noir est au coeur de mon investigation, car cette couleur fait partie de ma propre démarche, autant dans le dessin (d'art, d'illustration) que dans le livre (livre uique ou livre imprimé). C'est ainsi que se crée un tout premier lien entre deux univers plastiques distincts - celui de Pierrette Bloch, abstrait, et le mien, qui derrière son caractère éminément figuratif, cache une douce tendance vers une forme particulière d'expression plastique s'autonomisant de tout contexte évident auquel rattacher ce qui est représenté. Et, au regard des pratiques que je vois exposées dans les salons, les galeries, je me demande s'il n'y a pas de l'abstraction dans ma propre figuration - narrative. Notez que mon inclinaison vers une sorte d'abstraction n'a jamais été très éloignée de ma réflexion d'illustratrice et d'artiste figurative, notamment lorsqu'elle concerne la question de la matérialité du souvenir.

 
Le temps est une donnée essentielle, une nouvelle fois ; elle l'était déjà lorsqu'au cours de mon Master 2 Arts plastiques - Art contemporain et Sciences humaines à l'Université Paris 8, j'explore ma relation à l'Arbre, en particulier, à travers son rapprochement avec celle entretenue par le sculpteur italien Arte povera Giuseppe Penone ( 1947 - ...) Le temps est celui de la pratique concrète et de la lecture, celui du geste qui se fait performatif et celui des pauses que je ménage entre mes sessions de dessins de taches et de points. Le geste comme procédé plastique et comme notion vient en troisième lieu cadrer et questionner la manière dont je m'approprie l'espace vierge d'une feuille grand format. La couleur est présente grâce à la recherche ou l'exploitation de supports nouveaux, notamment le papier kraft d'emaballage déchiré ou le papier japonais froissé. C'est une couleur qui se fait discrète pour l'instant ; car je souhaite mettre à distance le plus longtemps possible l'utilisation d'outils et de médiums plus traditionnels, tels que l'encre Ecoline et le pinceau rond ou le pastel gras.


 
Une première rencontre entre traces sur papier et volume se fait jour avec le travail de la terre crue qui se systématise - depuis 2024, également. (En quelque sorte, celle-ci a été boostée pas la création, dans le cadre d'une pratique de loisir, de poupées, de marionnettes et de pantins... Un exemple tout récent est à (re)découvrir avec l'article publié en mars dernier et portant sur la création d'une figurine d'anniversaire.) 
 
Il s'agit pour le moment de recherches à tâtons, qui viennent cependant résonner avec, 1°) l'envie de créer un album à partir d'un texte connu préexistant ; 2°) l'envie de disposer d'un ensemble d'objets mobiles de petit format, que je peux déplacer sur de grands espaces plastiques, selon mon désirA suivre...
 
©textes, images et vidéo ema dée

lundi 30 mars 2026

Situation plastique n° 8 : La création d'une figurine d'anniversaire de petit format

Voici la petite histoire de la naisance d'une oeuvre plastique d'un genre nouveau dans ma production en volume. Le modelage, énergie créatrice et catalyseur d'envies de fomes inédites, me permet, il y a quelques mois, de créer une figure articulée de petit format. Avec cette réalisation en techniques mixtes, puisqu'on a affaire à du modelage, de la sculpture, du collage, de la typo ET à de la peinture, je célèbre l'anniversaire de l'artiste illustrateur numérique, bédéphile et cinéphile Thomas Cloué. Une florilège de pratiques, de gestes et de techniques pour Un gars en or !

La tête est modelée puis peinte à l'acrylique dans une volonté de réalisme : une matière poivre et sel, bouclée et rugeuse, est choisie pour les cheveux, la moustache et la barbe ; une paire de lunettes très caractéristique découpée dans un ballon de baudruche rouge vient paufiner la ressemblance avec Thomas. Petit clin d'oeil à un voyage en Asie, le vêtement, pour sa part, est traité dans un style orientalisant ; il se déploie en une sélection très réduite de papiers de récupération, à la fois ordinaire et précieux, découpés en lignes droites. La recherche sur la typographie artisanale que je conduis depuis trois ans est ici mise en valeur avec la réexploitation des lettres d'un alphabet latin créé en fil de fer recuit et travaillé nuitamment à la pince*. 

 
Très admiratrice des pantins et des marionnettes tels qu'ils sont fabriqués en Indonésie, par exemple, j'ai souhaité expérimenter le modelage en argile d'un corps articulé, mais en volume. Cependant, au lieu de coudre pantalon et chemise à partir d'une gaine comme j'ai fait pour mes toutes première marionnettes, j'ai assemblé et collé les différentes parties du kimono à même la figure. 
Le fond, qui propose un mélange de couleurs primaire et secondaire aqueuses, est obtenu à partir de lavis d'encres Ecoline sur papier aquarelle, déposés au moyen de plusieurs pinceaux chinois. Il me sert de cadre et d'environnement installant ma figurine dans un espace qui la valorise. Enfin, le bouquet de fleurs en forme de coeur, lui, est réalisé exclusivement pour le modèle en fil de fer très fin. Par la simplicité de sa facture, il apporte fantaisie et légerté à l'ensemble.
 
 
 
Idée, expérimentation et assemblage ne m'auront pas demandé beaucoup de temps. En effet, ces étapes de conception puis de fabrication concrète de la pièce en volume Un gars en or se sont suivies sans effort. Durant trois jours consécutifs. Plus comme le résultat de la sollicitation au bon moment et de la combinaison heureuse de toutes mes compétences d'artisane en la matière, et moins comme une sorte d'évidence d'artiste plasticienne. 
 
Une première compétence est issue d'un savoir culturel entretenu  avec curiosité et passion pour son sujet : j'ai rempli un carnet de croquis entier de visages, de corps et de vêtements de poupées, pantins, marionnettes et sculptures de petit format, au fil des ans, des expositions. Pour ce faire, j'ai sillonné le Musée de la Poupée (qui a fermé ses portes en 2017), le Musée Dapper (fermé la même année), il y a quelques temps, le Musée de l'Homme, et récemment le Musée du Quai Branly. Dessiner, c'est déjà apprendre/ comprendre/ chercher à deviner/ à voir comment les choses sont/ ont pu être faites/ imaginées/ mises en oeuvre. 
 
Une seconde compétence est elle plus technique, qui permet de diriger ses choix de gestes vers tel ou tel matériau avec telle ou telle recherche d'effet et/ ou de matière : la création de la figure a fait appel à toute mon attention et à ma technicité. Le "poil" naturaliste est travaillé avec différents petits outils pointus et peint à l'aide d'empâtements circonscrits de peinture de couleurs noire et blanche. Je m'intéresse à la création en fil de fer, depuis mes années de formation en sculpture et en modelage, au sein des ateliers des beaux-arts de la Ville de Paris, en 2013-2014. Aussi, les alphabets qui naissent tour à tour viennent à la fois articuler les savoirs, les envies et les matériaux et rejoindre d'autres créations qu'ils complètent. Enfin, la peinture au lavis est expérimentée dans le contexte d'une pratique qui engage davantage le corps, car faite à la faveur d'une feuille de format 70 cm x 100 cm. 
 
S'ajoute une troisième compétence qui est, en quelque sorte, "comportementale". Elle a à voir avec l'imagination, le jeu, la créativité et le goût de la recherche ou d'une errance paradoxalement structurée. Selon moi, au regard de mon parcours, cette qualité se place à la confluence de la technique, du savoir culturel... et de la colère - comme puissant levier d'inhibitions. Ici, de manière ténue, mais présente cependant, l'envie d'explorer : par exemple, la trace de la corporalité (ou corporéité) sur des supports papiers, inspirée par la peinture gestuelle - volontiers, abstraite, expressionniste, de grand format - pratiquée par  des artistes plasticiennes telles que Joan Mitchell. Et l'assemblage à des fins de création....
 
*Pour clore l'histoire d'Un gars en or, et pour rejouir les petites mirettes curieuses, courte plongée dans mon atelier de nuit :
 
 
©textes, images et vidéos ema dée

lundi 27 janvier 2025

Situation plastique n°7 : Créer une marionnette soi-même.

J'ai commencé à fabriquer des poupées l'année où j'ai eu un accident de travail qui m'a forcée à rester assise pendant plusieurs semaines. Une envie m'a prise, soudaine, d'assembler des bouts de tissus ensemble pour figurer des corps de femmes. C'était en 2009. Il reste peu de traces de cette première production brute et spontanée. Cependant, je l'ai poursuivie dans différentes directions, jusqu'au jour où je me suis demandé si ces créations, hésitant entre la poupée et la sculpture, ne pouvaient pas plutôt être conçues pour s'animer ou prendre place dans une histoire. Je n'ai pas encore répondu à cette question, précisément ; par contre, j'ai souhaité explorer la pratique de la Marionnette.

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Marionnette n°1 : Marion

Contexte de création : Un atelier d'art-thérapie auquel je me suis inscrite avec l'envie de bousculer mes habitudes créatives, de me surprendre en travaillant avec des outils et des médiums inédits ou en utilisant autrement des techniques graphiques et plastiques plus familières.

Durée de la création : J'ai commencé ma marionnette en juin de l'année dernière. Je l'ai terminée pendant les vacances d'été, en m'y mettant sérieusement et en avançant tranquillement, par étapes.

Déroulement : L'envie de créer une marionnette était cachée dans les replis de ma création quotidienne. Je fais du modelage et de la couture depuis un moment, autour de l'idée de fabriquer un inventaire de femmes en volume ; j'ai réuni de la documentation sur le sujet dans la perspective de m'y mettre un jour. Pour autant, pour le démarrage, j'ai suivi essentiellement les conseils de mon art-thérapeute. 

Le point de départ est une tête fabriquée en argile à partir d'une boule de polystyrène achetée dans un magasin de loisirs créatifs et montée sur un support fait à la main, pour faciliter la création des détails et la manipulation. Un point important : penser à modeler un cou suffisamment long terminé par un petit bourrelet. Pour faire les yeux, il existe différents manières de procéder : nous avons choisi celle qui consiste à dessiner plusieurs propositions au feutre de couleur sur une feuille de papier, à les découper et à les positionner à l'aide d'une pastille adhésive de Patafix, pour pouvoir tester des regards variés, séducteur, inquiétant, drôle, interrogateur, hagard...  Un point de vigilance, la hauteur des yeux. Il faut en effet veiller à ce que la marionnette ait l'air de regarder son public en face. Il faut donc déjà à ce stade de la fabrication se projeter dans la mise en scène. Pour le reste du corps, on choisit l'option gaine, façonnée dans un tissu quelconque, qui sera ensuite recouverte d'un costume que l'on coud à certains endroits. On prévoit que cette dernière soit reliée au cou pour ma part, je l'ai cousue puis collée. Le petit bourrelet facilite bien cette étape. Les mains sont également faites en argile ; je prévois qu'elles puissent être mises en mouvement en enfonçant dans chacune une petite tige en bois, par exemple, un bâtonnet de glace. Pour cette étape-ci, j'ai dû me débrouiller seule : les deux mains seront collées à l'intérieur de la gaine. La taille des bras correspond peu ou prou à celle de  mes doigts. La marionnette est dite cul-de-jatte car elle n'aura ni jambes ni pieds. Aussi, le façonnage et la mise en place du costume sont-ils simplifiés ! 

La personnalité de la marionnette dépend bien sûr de l'expression de son visage, mais aussi de sa tenue vestimentaire choisie souvent en fonction de son rôle dans une histoire. Elle doit être un peu caractéristique. A ce stade de mon apprentissage, je me suis contentée d'un vêtement simple et coloré. Par contre, je souhaitais créer une figure un peu bohème, avec chapeau de feutre, lunettes rondes en métal et mélange de tissus. En puis, je la voulais coquette, d'où l'ajout d'une ceinture fleurie, d'un foulard et de boucles d'oreilles en papiers gouachés recouverts de vernis colle. Pour le visage, j'ai utilisé ma palette de couleurs habituelles à la peinture acrylique. Et pour la finition, je me suis procuré un vernis spécifique.

Source(s) d'inspiration : Pas de modèle précis en amont de la création de cette marionnette. Elle a pris corps et a trouvé son propre style en faisant. Toutefois, son gros nez et son regard un peu circonspect puisent directement dans mon goût pour le dessin de tronches et la Caricature. Et la triple jupe s'inspire de la tenue des femmes manouches que je croise régulièrement à Paris.

Difficulté(s) et/ ou piste(s) d'approfondissement : La tête et les mains restent difficiles à manipuler. D'abord, à cause de leur poids respectif. Ensuite, parce je n'ai pas suffisamment bien ajusté ces trois parties dans la perspective de les bouger depuis l'intérieur du corps de la marionnette.

Le petit + : Marion est munie d'un carnet de croquis et d'un pinceau fabriqués aussi à la main. Ils se rangent tous deux dans sa grande poche latérale.

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Marionnette n°2 : L'époux 

Contexte : Une commande lancée comme un défi. Pour soutenir mon élan créatif nouveau, c'est-à-dire produire en volume des figures  personnages de récits à venir, je reçois une demande, fabriquer une marionnette dans un délai précis  et avec un modèle ! Ni une ni deux, je me lance ! Car, c'est l'occasion pour moi de tester d'autres manières de procéder, en particulier, trouver des solutions techniques et/ ou plastiques aux difficultés posées par la conception de Marion : une tête plus légère, des cheveux "réalistes", des jambes...

Durée de la création : Pas le choix, j'ai dû travailler plus vite et avec plus d'assurance. Heureusement, mon art-thérapeute a beaucoup apprécié ma première marionnette ; je me sens donc capable de m'améliorer en m'appuyant sur des bases saines de création  je veux dire, éprouvées. Mais, pour me mettre efficacement au travail, je devrai d'abord lutter contre deux tendances déjà maintes fois évoquées dans d'autres articles. 1°) La procrastination, qui me pousse à produire au final dans l'urgence ; 2°) La nouveauté, à savoir, chercher, par peur de l'ennui, à ne pas se répéter en changeant systématiquement de protocole de création. A force, c'est épuisant ! De plus, c'est un frein à la possibilité d'approfondir ou d'obtenir des résultats réellement satisfaisants. Ces deux obstacles écartés, je fabrique néanmoins ma marionnette en un mois. Et je m'obligerai à décider qu'elle est achevée à la veille de la date butoir du défi lancé  seulement.

Déroulement : Dans la globalité, j'ai conçu et conduit ce projet-ci de la même manière que le premier. Dans le détail, plusieurs éléments ont été améliorés ou carrément modifiés. Parce que mon objectif était triple : chercher la ressemblance à mon modèle, gagner en légèreté et du coup, en maniabilité, et fabriquer une marionnette complète. C'est pourquoi, ici, je m'attarderai surtout sur ce qui a changé. 

Cette fois, la tête est fabriquée en pâte à modeler pour enfants. Je remarque que je parviens d'ailleurs à obtenir plus de finesse dans le modelage des différents parties du visage, notamment le nez   je fais même deux oreilles ! Puis, j'utilise des bandes de papier d'emballage fin que j'encolle d'un seul côté et que je place. L'ensemble sèche plusieurs jours, jusqu'à complète rigidification. Attention ! : Comme l'étape suivante consiste à ôter soigneusement le plus de pâte à modeler possible, il vaut mieux avoir posé plusieurs couches de papier. Ceci afin d'éviter la transparence ou que le papier craque ou ne se déchire. Le même soin est pris pour les cheveux et la barbe. La laine est découpée en nombreux bouts de longueurs variables, qui sont ensuite collés les uns après les autres. La fabrication du reste du corps n'a pas été une mince affaire ; j'ai dû improviser à partir de ma documentation. En fait, il y a toujours le principe de la gaine sur laquelle est rajouté le costume cousu. Dans la gaine puis la tête, je place cependant un rouleau de carton qui permettra de bouger la marionnette plus facilement. Et je remplis le dit costume de vieux chiffons. Ainsi, la figure gagne en formes et en réalisme. Pour les pieds et les chaussures, j'aurai recours à un savant mélange de toile cirée, de tissus de chiffon, d'argile auto-durcissante et de points de couture. Toujours par goût pour le détail et du fait du contexte de commande, je fabrique enfin des lunettes, une casquette, un pochette en bandoulière  particulièrement caractéristiques de mon sujet.

Source(s) d'inspiration : Je me suis forcément inspirée de ma première marionnette, notamment, sur la taille finale de ce projet-ci et sur le choix d'utiliser à nouveau différents types de matériaux — pour beaucoup recyclés. Ensuite, je me suis servie des nombreux portraits de mon modèle déjà réalisés, en dessin surtout. L'imagination, le jeu et la prédilection pour la manipulation de certaines matières plutôt que d'autres ont fait le reste.

Difficulté(s) et/ ou piste(s) d'approfondissement : Pour l'instant, je dispose d'une seule source de documentation concernant la fabrication des marionnettes, un ouvrage bien illustré, épuisé depuis longtemps. Sur certains points, comme je débute, je trouve malgré tout qu'il manque de clarté. Par conséquent, il y a des étapes que je traverse avec un peu de fébrilité, où j'ai l'impression d'avoir des gestes hasardeux. Ça a été le cas pour la fabrication des chaussures. Par contre, mon intérêt pour le sculpteur hyperréaliste australien Ron Mueck m'a beaucoup aidée dans la traitement de la peau ou des cheveux et de la barbe. Cet artiste travaille les détails avec lenteur, engagement et beaucoup de finesse, qui ont été pour moi et qui restent comme des commandement à suivre.

Le petit + : La casquette amovible qui permet de s'apercevoir du souci de ressemblance recherché. Comme sa marionnette L'époux, le modèle est doté d'un grand front.  Le col de chemise façonné avec du carton et une bande de tissu cousue. L'époux peut tenir assis, le dos au mur, ou être accroché au moyen d'une boucle de tissu, cousue derrière le manteau.

©ema dée

samedi 28 décembre 2024

Work in progress : Objets plastiques au féminin

Le fait de publier beaucoup d'articles présentant des séries de dessins ou mes auto-éditions de livres fait peut-être oublier qu'au départ, je me vois plutôt comme une artiste outsider et moins comme une autrice - illustratrice, exclusivement. C'est pourquoi, régulièrement, je m'efforce d'ouvrir le volet plus plastique de mon atelier. C'est une production qui existe, mais qui doit composer avec un manque de moyens matériels et d'espace suffisants pour développer plus avant des projets plus conséquents. Aussi, cette production avance-t-elle avec lenteur et par a-coups.

Dans cette production plastique, qui se montre surtout à l'occasion d'exposition dans des lieux intimistes, et plus rarement, dans des contextes d'appels à projets ou à contributions, la Femme (ou le personnage féminin) occupe avec la Liste (abécédaire, numéraire, imagier) et la représentation de la Nature, une place de choix. 

La Femme apparaît en effet dessinée, peinte, gravée parfois, mais aussi cousue, sculptée, modelée, ou encore, photographiée, voire même "photo-montée." Seule ou dans des groupes, je la propose en différentes versions : elle est jeune ou moins jeune, petite ou grande, élancée, ronde ou biscornue. Tout le corps de la femme m'intéresse comme sujet d'exploration, d'expérimentation, d'interrogation et de préoccupation autant intellectuel qu'esthétique.

Elle a été d'abord peinte ; je me suis livrée ensuite à quelques collages et assemblages, par jeu et goût pour le passage de la 2D à la 3D. Je me suis amusée à la dessiner sous les traits d'une sorcière, dont les formes me furent suggérées par les images de  livres de contes traditionnels ou par des films d'animation. Ainsi de Baba-Yaga imaginée par l'illustrateur Arthur Rackham, de la Sorcière de la rue Mouffetard de l'écrivain pour la Jeunesse Pierre Gripari, ou encore, de Yubâba du réalisateur japonais Hayao Miyazaki (Le voyage de Chihiro, 2001). Je me suis amusée à l'imaginer sous les traits d'une femme à barbe ou de sœurs siamoises : merci Freaks, la monstrueuse parade du scénariste américain Tod Browning ! Plus tard, j'ai rendu hommage à des figures de la Pop culture en détournant des 45 tours.

Dans un contexte d'illustration, j'ai dessiné des groupes de femmes, complices ou ennemies, inspirées par des connaissances, des coupures de magazines ou des rencontres. Ou, par nécessité d'explorer des protocoles de création, j'en ai fait de micro-séries, sur supports carrés de petit format, en techniques graphiques variées, en couleurs ou en noir et blanc. Dans le cadre d'une formation en pédagogie et en didactique des Arts plastiques, je me suis lancée dans des sculptures de papiers recyclés qui furent reçues, abusivement, je pense comme des expressions lointaines ou bizarres de poupées votives. (Pourtant, je ne suis pas proche des travaux de l'artiste plasticien Michel Nedjar !) Et dans le cadre d'un atelier de sculpture, j'ai exploré à la fois le modelage et la couture, l'assemblage et la sculpture en fil de fer.

La poupée, autre avatar commun de la Femme, n'a jamais été très loin. Tout d''abord fabriquée avec des chiffons faits dans de vieux vêtements, elle évoluera, grâce à l'utilisation de tissus plus "luxueux", chinés à la Halle Saint-Pierre, dans le 18ème arrondissement à Paris, et le recours à des points de couture plus élaborés. Les contours de certaines puisent dans mes racines créoles, d'autres font un clin d’œil, par exemple, aux belles et audacieuses nanas de Niki de Saint-Phalle.

J'aime aussi me concentrer sur la figuration de parties du corps seulement. Les photographies de mannequins de magazines  de mode et la publicité imprimée, que je regarde ou collectionne un passe-temps datant de l'adolescence ont aiguisé mon intérêt pour les représentations tronquées du corps. Le fragment, creuset de visions stéréotypées et lieu de fantasmes, m'inspire. J'y vois une forme de figure de style, proche de la synecdoque. Pourtant, le corps qui me sert de modèle n'existe finalement qu'à travers les objets que je crée. Ces fragments suggèrent une femme que chacun.e doit lui.elle-même reconstituer. Sont-ils comme des accumulations, significatives ou soumises au hasard, dont le sens m'apparaît à postériori ? Peut-être. La partie renvoyant au tout, je fabrique, à partir de la rencontre entre des matériaux, des couleurs et des gestes, des objets-poèmes.

Mes diverses représentations fonctionnent groupées ; elles se comprennent par des liens que je tisse entre chaque élément de ces groupes. Certains de ces éléments dégagent un érotisme fantaisiste ou... de la drôlerie. L'ensemble de ce vaste work in progress, composé d'esquisses, d'essais, de pièces achevées ou en cours, et même, de textes brefs, a reçu le nom de La Femme éclatée. Tout en cherchant un langage plastique singulier et unique, à travers ces multiples traductions, j'aime me dire que j'ai des mentors qui cadrent ma recherche-création, Marlène Dumas, Meret Oppenheim, Dorothea Taanning, ou encore, Kiki Smith. Ainsi que des sujets de prédilection, notamment, la culture orale, les figures icôniques de l'Histoire de l'art telles que les Trois Grâces, l'Enfance, ou bien des gestes récurrents, comme la manipulation intuitive de matériaux variés et la collection.

Pour les objets plastiques présentés dans cet article, j'ai poussé justement ma tendance à utiliser et mêler différents techniques, médiums et  matériaux hétéroclites, ceux-là mêmes que je regroupe et conserve au fil du temps dans l'attente de. Pour les matériaux : ce sont des tissus à motifs et de laine, préférablement, du textile recyclé, des fils de fer recuit ou teintés, de l'argile et de la pâte à modeler qui sèche à l'air libre, de la corde brute ou colorée, des fils (de lin, de coton), des lacets, des papiers à gros grain et d'emballage ou encore, des rubans, des boutons et d'autres petits articles de mercerie souvent récupérés sur des vêtements trouvés dans des friperies. Selon la pièce, il m'arrive d'avoir besoin de tester de nouveaux médiums récemment, de la peinture en bombe. Alors, un faisceau de nouvelles pistes créatives et d'expression plastiques possiblement exploitables se dessine... 

©ema dée

vendredi 24 février 2023

Situation plastique n°6 : Faire des visuels pour un "sujet imposé"

L'un des défis de mon année 2023, produire, produire et produire encore, afin de pouvoir mettre en place et en œuvre de nouveaux projets d'édition comme de nouvelles collaborations. Produire des textes, produire des images, produire des objets — et pas forcément dans cet ordre-là. 

Comment s'y prendre ? En faisant feu de tout bois ? En triant les événements sur le volet ? En se jetant sur tout ce qui vient ? Et faire avec la spirale de l'épuisement ?  Et que dire de ces journées qui ne sont faites que de 24 heures ? Comment gérer, justement ? Faut-il toujours jongler entre les attentes d'un travail chronophage, les contingences quotidiennes et l'espace intime de la création ?

Le travail chronophage devait être la base sur laquelle édifier l'espace intime ; pour le moment, l'espace intime est rejeté en dehors de la Sphère. L'espace intime est infesté de contingences sporeuses. Du coup, les coutures qui tenaient ma personnalité dans mon corps jusque-là commencent à craquer. Le corps, régulièrement, devient cotonneux. L'espace intime est comme menacé de fragmentation et de dissémination. Comment se fabriquer une nouvelle peau, plus versatile, adaptable, étirable selon les situations ? Le peut-on ? Le doit-on ? Et à qui ?

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Heureusement, les invitations — comme des fenêtres ! En attendant la fin de la mue — le crâne s'effilochant périodiquement en plaques prospecter le dedans, armée de son imagination. 

Je reviens ici sur deux créations réalisées conjointement pour deux situations bien différentes aux mois de janvier et février. Une des réponses à mon "Comment gérer ?" est de décider en début d'année de valoriser au fil de mois, autant que possible, un travail que je mène depuis longtemps, volontairement sans étiquette sans cadre défini sans objectif clair. Dans un seul but, celui d'explorer dans tous les sens la "matière" de ce sujet, toucher du doigt ses sous-entendus, atteindre ses recoins : la Femme, la féminité, le corps féminin — et tout le reste. 

1) Femme Vie Liberté

Contexte. Une femme s'approche de mon stand au Salon SoBD en décembre 2022. Elle patiente,  longtemps, car une cliente volubile et enthousiaste occupe tout l'espace de l'échange. Finalement, un mot est dit et une brèche se présente : elle rejoint la conversation. Puis, enfin, elle a l'occasion de s'exprimer : en fait, elle soutient la cause des femmes iraniennes et dans ce but, elle cherche des artistes susceptibles de soutenir un propos, un combat, insuffler un espoir et une réflexion, en images, en mots — en actions poétiques — faire lien(s) avec l'Iran.

Je ne me sens jamais prête pour les occasions qui viennent du dehors.  Je ne suis jamais préparée au sujet "imposé". Mais la demande est faite, je me pose la question : Que dire ?  De bien, d'affûté, de tranchant ? Tous les morceaux de mon espace intime — épars — cherchent à se re-solidariser. Pour plaire. Plongée dans l'angoisse d'une négociation avec moi-même : je ne fais pas dans le dessin politique. Il convient alors de faire le tri entre tout ce qui vient d'inutile et le reste, afin de trouver le propos juste. Longtemps, le rien occupe le vide dans mon cerveau, mobilisant toute ma volonté de dire. 

Et puis, il y a le Grand Autre, celle/ celui qui a déjà tout dit et tout bien dit, c'est la référence tutélaire écrasante et inhibante. L'artiste-roi, Totem ! L'artiste - matrice, la toute - présence Artiste me poignarde : Ah ! l'aiguillon pointu de la comparaison ! Pour autant, il faut se mettre au travail dans, comme on aime tant se murmurer à soi, un projet plus grand que soi.

Jeter les idées en pagaille sur sa feuille de carnet de croquis, à partir d'une intuition : la légèreté, le mouvement, la grâce. Esquisse d'une première idée : des femmes volantes et des lettres calligraphiées et enveloppantes. Convenu ! Esquisse d'une seconde idée : des jambes, des jambes noires, des jambes à motifs noir et blanc, des membres dodues pour dire tout le Corps féminin — des jambes de nageuses pailletées, comme dans les comédies musicales. Convenu ! Esquisse d'une troisième idée : contre l'emballement du corps des femmes iraniennes, contre le carcan social et religieux, peut-être en contre-offensive, un vent de liberté de mouvement et des mœurs : la chevelure à l'excès  façon Drag Queen follement haute et follement exubérante. Merci Priscillia folle du désert, je t'adore ! Mais il y a aussi les figures de la Grâce, des femmes complices allant par trois dans les tableaux de la Renaissance et du Classicisme... 

Et puis, ensuite, les outils. Lequel pour proposer un propos affuté ? Chercher le bon. Craquer pour la mixité : ce sera par conséquent de l'encre Ecoline associée à du crayon de couleur, rehaussée avec un marqueur or, soulignée par des feutres noirs et de couleur, valorisée par des collages faits main. 

Contre l'effacement idéologique du corps, je propose la folle matière de la vie !

2) Carabosse, revue à sensibilité féministe et poétique

Créer des images pour des couverture ? Un rêve ! Qui plonge ses racines  dans mon adolescence. J'ai découvert l'Art moderne grâce à la collection Poche de Gallimard.  René Magritte, Hans Bellmer, Salvador Dali, Marx Ernst, André Breton, Tamara de Lempicka... J'ai découvert des mouvements comme le Symbolisme, l'Art naïf, tout l'Art du 19ème dans des couvertures ! Aujourd'hui, mon intérêt pour cette accroche du livre demeure intacte. Je veux en être. Et la Presse ! Le Dessin de presse ! Un autre rêve qui tremblotte devant mes yeux comme un mirage. Enfin, la poésie. Nul besoin d'écrire de la poésie pour être poète... paraît-il ? La vie peut être un poème fleuve, un geste peut devenir un haïku... paraît-il. Faire de l'acte de dessiner un poème ?... Alors, rêvons ! et au travail !

Aussi, l'appel à création de la toute jeune revue de poésie dirigée par Élisa Darnal et Adeline Miermont - Giustinati a été comme un pont. Proposer un visuel pour la couverture du n°2 de sa revue baptisée Carabosse. Le thème de ce numéro, "L'humour au féminin", m'aura immédiatement inspiré un grand éclat de rire.

 
J'écrirai ceci aux éditorialistes - rédactrices en chef :

" L'idée a pris du temps pour se concrétiser car je pensais au départ proposer un visuel plus "abstrait", moins figuratif, car c'est souvent ce genre de travaux qui accompagnent les textes poétiques. J'ai réalisé cependant que ce n'était pas vraiment ce qui me représentait le plus, et surtout, ce n'est pas de manière abstraite que j'ai réagi au texte donné dans votre appel à création. Finalement, mon fil directeur aura été cet interdit longtemps posé aux femmes de ne pas montrer leurs dents, au risque de paraître vulgaires. L'envie de montrer un grand éclat de rire... au risque de la disgrâce !"

©ema dée

vendredi 7 octobre 2022

Situation plastique n°5 : Un abécédaire en plein désordre

Parmi mes petites obsessions en matière de création, je veux dire, mes motifs ou sujet de prédilection et/ ou de recherche artistique (et littéraire), il y a l'abécédaire. Je crois d'ailleurs qu'avec le dessin de personnages et la mise en images de récits, l'abécédaire constitue chez moi un sujet à part entière — obsédant et véritablement passionnant !

Dans mon cheminement créatif et mes réalisations, il a pris et continue de prendre des formes variées. Avec le recul que permet l'écriture, je réalise que toutes ces formes représentent plus que des étapes vers MON grand abécédaire. Elles sont déjà une manière de questionner ce qui est à la fois un genre de livre, une manière ordonnée et normée de présenter l'information quelle qu'elle soit et un objet plastique. 

J'ai ainsi fabriqué de multiples objets, à la faveur de carnets de croquis — détournés ou d'une thématique qui s'est présentée, par exemple, pendant mes études et que j'ai pu développer en parallèle. Créés dans des délais très courts, ils sont des sortes d'avant-projets, des notes d'intention qui se matérialisent concrètement. Un jour, en pleine introspection, je crée, à partir de taches d'encre noire et de réseaux de lignes entrelacées dessinées au stylo violet, un abécédaire mélancolique ; un autre jour, je propose une présentation alphabétique mais désordonnée de l'Oeuvre de Kveta Pacovskà. (L'artiste tchèque réalise notamment des abécédaires qu'elle nomme ces petits "livres-architectures".) Là, dans un épais carnet reconverti en objet artistique et pédagogique, se mêlent au fil des pages, collages, écritures, dessins, découpages et jeux graphiques autour des lettres.

Aujourd'hui, je reviens sur une création plastique récente conçue à partir d'un sujet qui m'a été imposé au cours de mes études universitaires en Art plastiques : À l'envers. Le sujet était accompagné de plusieurs documents iconographiques dont une reproduction d'une œuvre picturale du peintre hollandais Jan Steen, intitulée Upside Down (Le Monde à l'envers) et datant de 1663 (ci-dessus). Ça a été une découverte. Déjà, la modernité du titre ! Ensuite, l'atmosphère délicieusement grivoise voire carrément provocatrice et irrévérencieuse de cette scène de genre, dans laquelle tout nous est livré de manière frontale. (Rappelons qu'à la même époque et dans le même pays, Johannes Vermeer peint de petites femmes d'intérieur potelées, seules, occupées et muettes, de profil ou tête humblement baissée, dans des scènes silencieuses et des espaces profonds aux portes entrouvertes.) 

Chez Steen, le monde n'est pas silencieux. Au contraire, diverses choses ont eu lieu et se déroulent encore autour de cette maitresse de maison au visage félin et au sourire diablement coquin. Et cette attitude plus qu'engageante ! Et la mise des uns et des autres ! Une joyeuse beuverie ? Un lendemain de fête ? La scène mêle généreusement confusion et ordre, morale religieuse et mœurs légères, exubérance et contrition.

Ma production reprend certains des éléments plastiques et iconographiques qui composent ce tableau. Plus particulièrement, je me suis intéressée aux corps, aux objets et aux animaux représentés ainsi qu'à la palette chromatique utilisée par l'artiste, allant du jaune d'or au brun terre de sienne en passant par le rouge grenat ou le blanc. Je n'ai cependant pas été insensible à la relation entre permission et interdit sociaux qui me semble aussi être en jeu dans ce tableau. Pour penser plastiquement "À l'envers", ,j'ai eu recours à un procédé consistant à déconstruire les images en fragments et à les reconstituer en partie, un peu à la manière d'une artiste surréaliste, par associations et glissements : objets et corps se décomposent ici et se recomposent ailleurs grâce à des rencontres fortuites. En utilisant du calque et un feutre pinceau, les membres des uns rejoignent les parties des autres. 

Mon idée ? Obtenir une galerie de figures imaginaires hybrides. Un parti-pris qui vient résonner avec un questionnement sur l'identité, sa nature et ses métamorphoses. Il s'est agi de me fabriquer une sorte de cabinet de curiosités. La toile de J. Steen offre en effet une multitude de rencontres possibles tant la toile abonde de représentations et présentations d'objets, d'animaux, d'êtres humains et d'une vie remuante — et dissolue !

Mais, à ce stade, le projet n'est pas pensé comme un abécédaire. Je suis surtout préoccupée par l'aspect final et sa mise en scène : les figures étranges et hilares, tracées en noir sur papier calque puis découpées, sont simplement collées sur des feuilles de papier carrées Montval. Cela compose cependant déjà un joyeux bazar de formes. Une de ces formes me fait penser soudain à une lettre : la petite obsession remonte à la surface...

Un Grand Désordre. Collages, papier calque, matériaux divers, fil de fer recuit 

et papier aquarelle Montval. Tous formats

Les lettres de ce nouvel abécédaire sont fabriquées dans différents matériaux. Je les ai choisis pour leurs caractéristiques plastiques chromatiques — en résonance, bien sûr, avec celles du tableau. Souvent, j'ai suivi la "voix" de ce matériau : j'ai trouvé des formes suggestives dans ses aspérités, sa texture, sa couleur. Avec un peu d'imagination, je vois un L qui s'est formé dans un petit bout de plâtre, un V apparaît alors que j'enlève un anneau de colle séchée sur le bord d'un pot en plastique, un T se dévoile dans les déchirures d'un bout de skaï... À d'autres moments, je ne peux fonctionner par interprétation, par projection, comme on verrait des formes dans un nuage ou une tache d'encre. Je décide donc que dans un matériau précis, je ferai une forme précise : dans des cheveux noués entourant du fil de fer, un S ; un D dans les franges d'un ruban de bolduc, ou un M dans des restes de peinture acrylique maculant un morceau de scotch. 

Et que dire de la composition ? Qu'elle obéit à des lois d'équilibre personnelles. Pour l'assemblage-montage final, je suis préoccupée par la redondance que je traque, par le mouvement que je souhaite clairement visible, et par le ton de la proposition plastique qui doit apparaître de cet ensemble tel un poème visuel. Le projet initial consistant à suspendre les carrés illustrés à la manière des installations d'Annette Messager ne prend pas, ouvre sur des difficultés. Je solutionne le problème en assumant franchement l'abécédaire en désordre qui sourd de ce projet de galerie. Toutes les lettres-images seront réunies entres elles par des fils de fer. Et je me fabrique une œuvre ludique et singulière : certaines lettres manquent, d'autres sont répétées et je joue avec la tension entre le plein et le vide.

©ema dée

mercredi 27 avril 2022

Situation plastique n°4 : Composer un portrait à partir d'images publicitaires

Plus besoin de préciser comme j'ai pris l'habitude de dessiner des figures féminines. Souvent imaginaires, les physionomies présentées empruntent néanmoins à la vie quotidienne. Cette vie quotidienne qui me permet en particulier de faire des rencontres, véritable vivier d'images jamais à sec. Sous bien des formes : formes muséales, je m'imprègne des modèles choisies par les peintres, les sculptrices et les sculpteurs, les artistes photographes ; plus rarement, formes cinématographiques, je saisis alors à grands traits, dans mon carnet d'esquisses et mue par une envie soudaine, les contours, le contre-jour, le clair-obscur, devenant parfois familiers de quelques héroïnes de dramédies ; plus souvent, formes stéréotypées prélevées dans des magazines. À la manière d'une Marlène Dumas d'une certaine époque, je recycle les corps, les visages, je transforme, je combine ou j'extraie, je digère.

Retour donc à l'atelier baptisé "Situation plastique" dans lequel j'ai déjà réalisé trois productions inédites associant, dessin, peinture et collage (s) : un paysage arboricole grand format ainsi que deux groupes de personnages féminins symboliques, sur papier et/ ou carton. (C'est là une forme d'hygiène : je fais ici un pas de côté ; cet atelier est tel un chemin de traverse qui me permet de prendre du recul vis-à-vis de ma production plus "courante".) Cette fois-ci, l'exercice, tout en articulant la même problématique, celle que pose la ressemblance et l'écart, part de plusieurs images en couleurs préexistantes. Je les conserve depuis des années dans un classeur muni d'intercalaires thématiques : ainsi, "Mises en scène", "Accessoires - Mode", "Déco Intérieure - Extérieure", "Portraits", "Motifs" ou encore, "Enfance(s), "Freaks - Fantaisistes" et "Visages du Monde". Ce sont là des archives personnelles fabriquées et entretenues sur le conseil lointain d'une autrice - illustratrice, toujours d'actualité (le conseil comme l'autrice !) Elles viennent répondre à un besoin de m'appuyer sur une image immédiatement disponible et qui en quelque sorte m'appartient. Quand le besoin n'est pas satisfait, je vais chercher plus loin ; elles représentent, par conséquent, mon premier niveau de références "non artistiques".

La consigne de l'exercice ? Produire une réalisation qui mette en œuvre une tension. Plus simplement : si je m'intéresse, comme l'artiste peintre français Eugène Leroy  à la figure et à la matière picturale chargée, voire très chargée, peut-être qu'il s'agit pour moi de faire dialoguer le couple disparition - émergence de la figure ou la dialectique effacement - surgissement du sujet ? Nulle recherche, pour l'instant,  d'une telle tension chez moi, bien qu'elle soit très intéressante à réfléchir maintenant que j'y songe. Non, chez moi, il est davantage question d'explorer mille et une façons ou presque de produire un écart signifiant vis-à-vis d'un référent, mille et une façons de créer une image qui vienne y puiser  et s'y ressourcer, sans la copier. (Et sur les ruines des images modèles malmenées par le regard, hisser son propre style, assumer et imposer de facto son propos.) 

J'extraie de mes archives papier des photographies qui ont composé, dans la presse de l'Underwear branché, une des premières campagnes publicitaires de la marque de vêtements japonaise Uniqlo©. Il s'agit d'une pub pour une gamme de leurs T-shirts très pop culture, dans laquelle une vingtaine de jeunes gens, hommes et femmes, posent "naturellement" devant l'objectif sur fond blanc. À l'issue de rapides études au cours desquelles je redessine quelques visages masculins et féminins, j'en choisirai finalement trois, qui me semblent pouvoir composer, à l'issue de tâtonnements dont je ne peux faire l'économie, un ensemble harmonieux.

Première transformation : trois photos de femmes distinctes, seules dans leur espace de présentation, formera un portrait composé de trois figures. Le support est important : j'utilise un carton gris fin qui ne gondole pas au contact de la peinture acrylique. Je décide de travailler à l'aide d'une seule largeur de pinceau, une brosse plate. (Peut-être ai-je été un peu influencée par ma redécouverte des portraits de femmes peints par l'artiste impressionniste Berthe Morisot, j'explore par endroits le non peint/ non fini). Seconde transformation : la traduction d'un sujet dans un autre médium avec des caractéristiques précises. À moi de les respecter ou au contraire, de leur imposer ma "volonté". Troisième transformation : le sujet advient à partir de la combinaison d'un choix pour une composition centrée, frontale, et d'un travail particulier, plus ou moins collaboratif,  avec un médium ; ils participent tous deux de l'écart d'avec l'image-modèle. 

Une première version advient. Je remarque la ressemblance qui s'est tissée entre les trois figures ; elle n'était pas préméditée. Cela tient, sans doute, à ma manière de peindre le fond et les figures  l'exécution est en effet assez homogène. C'est qu'il s'agissait avant tout de construire une composition équilibrée à partir de sujets photographiques pris sous des angles différents. Il a été aussi question de les organiser à des fins artistiques. L'idée poursuivie ? Que l'image définitive, fruit d'un savoir-faire et d'un parti-pris technique, devienne une image à part entière, c'est-à-dire porteuse de sens. À l'intention du spectateur. Du coup, je reprends mon intention de départ, à son point d'origine, en portant une attention plus grande à la façon dont je manipule la matière picturale. Je travaille cette fois-ci sur un format plus petit. Ceci, pour éviter que la création se confonde avec une recherche visant à remplir vaille que vaille le support et s'oriente plutôt vers une action dynamique visant à montrer un regard singulier porté sur ce trio de jeunes femmes de caractère.

Cette seconde version valorise manifestement le personnage central ; ce qui était moins le cas, il me semble, dans ma production précédente. Une valorisation qui confine à une sorte de hiérarchisation voire à un décalage dans le temps, là, où, auparavant, les trois femmes semblaient représentées dans une temporalités et un lieu uniques. Pour ma seconde réalisation, l'application de la peinture se fait plus vive, rapide, plus visible dans ses mouvements, le geste n'hésite pas à s'interrompre. Enfin, je tente d'autres approches "stylistiques" dans le but de renforcer la singularité de chacun de mes trois modèles. Différenciation importante qui avait été gommée. Elle s'appuie, me semble-t-il, sur des combinaisons gestes - médiums : par exemple, le détail, le vide et le stylo feutre (gauche), le  mouvement, le grattage et un mélange de peinture et de colle PVA (à droite), la réserve, l'inachèvement et les techniques mixtes (milieu).

Avec le recul, ces deux travaux datent de la fin de l'année dernière, je serai moins sévère dans mes jugements. Il s'agit au final de deux productions différentes qui ne montrent  ni ne s'intéressent à la même chose. De la première ressort une sorte d'uniformisation qui est due à au choix de médium et de la touche, mais pas seulement. La publicité de mode aurait tendance à offrir un inventaire  de formes formatées, à l'image du produit, de la cible, en lien avec un contexte social et culturel et à l'écoute des mœurs à la source des modes. Aussi, prendre trois figures photographiées dans une intention commerciale et gommer, par une uniformisation du geste peint, les différences volontairement mises en exergue (origines, attitudes) dans un esprit faussement "naturel" permet de requestionner les bases du langage de ces images auxquelles n'importe qui peut se référer et est sensé s'identifier (ou au contraire, se dégager, dans un processus social d'identification). La seconde réalisation, pour sa part, insiste davantage sur la construction d'un espace de représentation plastique qui cherche de manière assumée à faire oublier le modèle de départ. D'elle se dégage un sens qui n'était pas contenu de manière évidente dans les images d'origine comme posant un problème et qui s'affirme, par les choix de composition et de facture, comme une réponse à une question à la fois plastique et artistique. Enfin, plus je regarde cette réalisation plus elle me susurre une histoire qui demande à être prononcée. On verra.

©ema dée

mardi 1 mars 2022

Situation plastique n°3 : Imaginer un triptyque à partir d'une même matrice

À partir d'une réalisation plastique dont j'ai parlé précédemment – un groupe de personnages féminins imaginaires peint à l'acrylique, au feutre et à l'encre de Chine sur un support en carton de format carré – je produis un triptyque. J'aurai conservé de mon premier travail le format carré que j'affectionne car il me semble être le plus adéquat pour me lancer dans une composition centrée équilibrée. Je conserverai également le tracé général, naïf et simplifié, adopté pour la représentation des cinq figures originales.

Le triptyque n'a pas été pas pensé en amont ; la nécessité de faire une œuvre se composant de trois volets s'est présentée au cours de la réalisation de mon premier dessin. Pour démarrer, du dessin original, je me suis débarrassée, un, du motif, deux, de la couleur de fond. Seul le trait fin et souple ainsi que le besoin de mettre en œuvre une tension entre les pleins et le vides ont servi de guides à la création. 

Le dessin original a donc fait office de point de départ d'une analyse de ma pratique consistant ici à mêler peinture et dessin : elle se manifeste notamment par une tendance à définir la figure comme un ensemble de zones à investir soit par la matière, soit par des aplats, soit par des motifs. Je veux dire que je ne cherche pas à représenter quelqu'un·e en particulier ; je me sers du corps comme moyen de questionner mon rapport à l'espace. Matière, motifs et/ ou aplats permettant tout à la fois de donner une corporalité à des figures imaginaires planes et de les installer dans un espace fictif qui, du coup, devient plus réel, plus concret.

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Situation plastique 3 : Un triptyque créé à partir d'une même matrice qui cherche à accentuer une caractéristique présente dans une production précédente. 

Premier volet. Dans ce dessin fait au stylo Rotring sur papier naturel de couleur crème et de format 40 x 40 cm,  j'ai utilisé du papier transfert (ou papier carbone) afin de dessiner des silhouettes dans un style et une physionomie proches. Le dessin par décalque et duplication n'est qu'un préalable, les détails sont ajoutés librement ensuite. Ce procédé simple facilite le positionnement des figures ; je les fais glisser les unes sous les autres. Est ainsi conservée la volonté de produire une sensation d'espace alors que pour sa part, le dessin affirme la planéité du support. (Toute recherche de singularisation de chacune des figures est, par contre, rejetée.)


Second volet. Dans cette production-ci, je reprends l'étape consistant à dessiner des figures sur des feuilles de papier calque que j'utilise ensuite sur papier carbone. Je désire accentuer la maniabilité des figures et jouer avec la transparence des matériaux. J'utiliserai pour se faire un papier calque plus épais qu'à l'ordinaire, et de fait,  il est légèrement opaque. Résultat : les figures se superposent visuellement et de manière sensible, les traits tendant à se répondre ou à se confondre. En effet, à travers le jeu de la superposition, je désire mettre en scène des correspondances visuelles, des résonances, pour construire une nouvelle composition dans laquelle les figures peuvent être saisies comme autant de formes géométriques mais symboliques. 

Troisième volet. Les deux premières étapes m'ont permis d'exploiter la ressource d'un trait fin, sans me préoccuper d'autre chose ; je choisis cette fois-ci de réintégrer la matérialité de la couleur tout en conservant l'idée de transparence. Les figures sont à nouveau dessinées au préalable par décalque et duplication. Puis, les contours sont peints à l'encre de Chine. Le pinceau qui trace à l'encre de Chine des traits plus ou moins épais à la manière d'une calligraphie chinoise, s'amuse des pleins, des déliés et vient remplacer le stylo Rotring. 

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Chaque production peut s'envisager seule ; mais il me semble qu'elles fonctionnent mieux ensemble car une logique du tracé et du support se joue entre elles trois. De manière très subjective, je préfère le  triptyque au diptyque, parce que par exemple, une narration même très suggestive peut se jouer plus aisément.

Concernant à présent les possibles influences ou les références artistiques et/ou culturelles qui ont pu m'aider, je me plaît à dire que la réponse est souvent compliquée tant j'ai l'impression de très vite assimiler les œuvres ou artistes que je rencontre, les démarches ou les parcours et idées des autres qui me plaisent, me titillent. Pour autant et très curieusement, le travail avec les calques m'a renvoyée au cinéma d'animation, et plus singulièrement, à l’Oeuvre projeté de l'artiste afro-américaine de Kara Walker dont j'ai vu une exposition il y a plusieurs années au MAM de la Ville de Paris et et qui, à travers l'utilisation de silhouettes noires (ou avec des ombres chinoises) réécrit l'histoire du racisme américain. Le dessin au trait tel que je l'ai envisagé pour mon premier volet m'a fait penser, de manière assez curieuse également, à de la sculpture au fil de fer... peut-être à cause du parti pris de simplification des formes ? Enfin, quand j'ai réalisé le troisième volet, je n'ai pu m'empêcher de faire un rapprochement –  lointain néanmoins avec certaines des œuvres de l'artiste français inclassable  Francis Picabia notamment,  celles qu'il appelle Les transparences. J'apprendrai plus tard que ce procédé qui associe des dessins jouant avec la variation de strates, des changements d'échelles, le dévoilement et la rencontre de formes, a été beaucoup pratiquée avant lui, d'Arcimboldo à Pablo Picasso.

Une pelletée d'idées, non ? De quoi creuser plus profondément encore (dans) ma pratique et en dévoiler les soubassements et les complexes cheminements ?

©ema dée ©ema dufour