Il y a deux mois environ, je parlais ici de ma tendance à prendre mon temps dans ma production et entre mes différentes productions. Je parlais aussi de la nature de cette tendance et de ce qui pouvait l'expliquer : un rythme syncopé développé en adaptation à un parcours qui ne permet pas, selon moi, de créer de manière continue.
Pourtant, en avril dernier, constatant encore une fois que les projets s'accumulent et que d'autres idées arrivent sans trouver d'écho possible ou dans un carnet de recherche ou concrètement dans un objet faute de place ou de temps, je veux changer de méthode. Je me propose un défi dont le but est de me déformater progressivement : il s'agit en effet de trouver une autre manière de conduire mes recherches au sein de mon petit atelier, et de réaliser concrètement une oeuvre, qu'elle soit destinée à une exposition prévue ou à un événement à venir non encore identifié.
Aussi, je décide non pas de créer pour l'événement, mais de produire parce que je suis artiste en continu. C'est sans cesse que j'ai besoin d'explorer de manière sympbolique, même si cela ne se traduit pas forcément par la création d'une oeuvre à exposer.
Parce qu'en effet créer signifie plus que produire une oeuvre artistique, je veux dire que l'on puisse exposer et/ou vendre. Comment puis-je savoir si ce que je produis trouvera une résonance dans un marché, un festival, une maison d'éditions ou une galerie...? Je l'ignore, je peux juste le supposer... Produire une oeuvre, c'est déjà vouloir donner corps à quelque chose et que ce corps s'exprime dans un langage spécifique, que sa présence ne puisse se justifier que par/ pour elle-même. C'est à cause ou grâce à tout cela que cet objet peut mettre du temps à être formalisé.
Je veux dire qu'un objet auquel je pense et dont je cherche la forme d'expression et de présence la plus proche de cette intention constitue la première étape de création de cet objet d'art. Pour cela, des conditions doivent être réunies, tout d'abord, une disponibilité d'esprit, puis un espace. Or, plus je tarde à me mettre au travail, sous le prétexte, fallacieux ou non, d'un nécesaire retardement, plus cet espace et cette disponibilité sont envahis par les contingences de la vie, et plus, il devient difficile de se (re)mettre en condition artistique.
Je reviendrai sur cette question dans laquelle il faut distinguer le fait de produire quelque chose grâce à des outils, des médiums, du temps, des supports, une motivation... de produire une oeuvre plastique qui se tienne de mon point de vue, enfin, de donner à voir une oeuvre artistique exposable et dans laquelle le public va lire un propos.
Il y a deux mois environ donc, je parlais ici de ma tendance à prendre mon temps dans ma production et entre mes différentes productions. Je parlais aussi de la nature de cette tendance et de ce qui pouvait l'expliquer : un rythme syncopé développé en adaptation à un parcours qui ne permet pas, selon moi, de créer de manière continue. Je me lance donc le défi de développer mon projet de graphzine FOUTOIR/ archives vivantes, en menant de front, la poursuite de trois prochaines publications : après le Rouge, le Rose, le Vert et le Noir.
Où en suis-je, aujourd'hui ? Voici quelques images de ma progression sur les deux premiers, à savoir, Rose masculin et Verts jeux.
Rose masculin (titre non définitif) : Pourquoi ce sujet ? J'aimerais exposer une manière d'appréhender la couleur rose selon le prisme du genre, à savoir, ne représenter que des hommes vêtus de rose. Ce parti-pris très clair est assez nouveau dans la mesure où FOUTOIR est surtout destiné à exposer des images personnelles inédites en lien avec une réflexion sous une forme textuelle. Il n'a pas été question une seule fois lorsque j'ai produit les premiers livres d'en faire une tribune politique. Parce qu'il me semble que c'est au lecteur et à la lectrice de prolonger sa réflexion s'il/ elle trouve qu'il y a matière à. J'estime que ce n'est pas à moi d'imposer un discours militant à partir de ma production littéraire et graphique thématique. Aussi, ce projet autour du rose a-t-il été conduit également comme la motivation à présenter un sujet que j'aime : des portraits associés à des objets du quotidien.
Depuis, le projet progresse dans trois directions : j'ai réalisé plusieurs des dessins qui vont accompagner les portraits d'hommes retenus. Cette étape n'a pas été évidente car je me demandais si à ce stade de ma recherche et de mon projet de graphzine, je pouvais associer à mon expérience du rose, à celle de la toxicité de certains hommes que j'ai pu rencontrer/ éprouver. Une toxicité qui prend des formes variées, en premier lieu, la violence, la manipulation, le mensonge. Mais, comment lui donner forme à travers la représentation d'objets ? D'abord, quels objets ? Et ensuite, comment traduire cela dans le dessin ? Cette interrogation a renvoyé à une seconde direction - nouvelle et dans ce projet et dans ma démarche de création : l'enquête de terrain.
Elle consiste à chercher dans mon environnement quotidien des marqueurs de toxicité, et en face d'eux, pour contrebalancer, des éléments positifs concernant les hommes qui manifestent leur présence par le port du rose. Ici, arrive la troisième direction que trace ce projet en texte-image consistant en 1 création littéraire inédite et une série de 16 dessins : la signification. Pourquoi, depuis quelques temps, voit-on des hommes d'âges et de conditions sociales différentes s'afficher en public avec du rose, qui une veste, qui un pantalon, un pull, une paire de tennis... ou encore, qui pratiquent une sorte de rose intégral, du rose jusqu'au bout des ongles et de la pointe des cheveux ? Et ces roses sont eux aussi variés : le Parisien porte tout à tour, du fuchsia, du rose tendre, du rose pastel, du vieux rose (ou parme), du rose fluo... associé ou non, au noir, au vert, au gris, en particulier.
Tendance de la mode ? Inflection de la société, c'est-à-dire formes d'acceptation d'une sensibilité au masculin ? Engagement non genré sur certaines questions ne concernant que les femmes ? Pour ne pas coller d'étiquettes, plaquer des discours ou rester dans une impression de, une croyance, j'ai mené une petite investigation. Je me suis interrogée sur le sens de ce geste chez les homme, porter du rose. J'ai trouvé plusieurs blogs tenus par des hommes uniquement, dans lesquels est expliqué comment porter de manière "chic" ce rose autorisé et où il est précisé quel(s) message(s) cela peut renvoyer sur celui qui ose le porter au quotidien.
Je ne cache pas qu'une foule de questions s'agitent dans mon cerveau au moment où j'écris cela, l'impression d'assister à des situations paradoxales... Parce que, par exemple, je trouve assez coquasse qu'il existe des lieux de conseils pour hommes là où, me semble-t-il, il n'a jamais été question de laisser le choix aux petites filles de porter tel ou tel rose. Je clos de suite le débat ; je le répète, mon projet de graphzine ne vient rien dénoncer ni révéler. Mais, il se peut que dans un troisième article sur ce projet, je reparle aussi de ces informations. Je ne les possédais pas quand j'ai décidé de dessiner plusieurs portraits épaules d'hommes en rose, certaines sont particulièrement intéressantes.
Jeux verts (titre non définitif) : ce projet prolonge la Boîte noire, concept créatif et objet d'archives regroupant mes créations plastiques, graphiques et littéraires terminées ainsi que mes tentatives sur le sujet de ma relation à la nature - arbre. Pour découvrir l'article présentant ce concept - objet, lire Zoom sur le projet La boîte noire - Tentative de cerner la question, datant de septembre 2025.
Quelle est l'intention de ce graphzine-ci ? De son côté, il présente des situations de femmes faisant corps avec des arbres imaginaires, aux contours tout droit sortis de mon imagination, habituée, cependant à regarder les arbres alentour. Chaque voyage un peu ou carrément hors de Paris ravive le sentiment de reconnaissance que je ressens pour la nature. Une nature qui manifeste sa présence à travers des groupes d'arbres variés, feuillus et conifères, vieillards ou jeunesse aux couleurs et à la physionnomie changeantes auxquelles je suis, je le pense, plus sensible que lorsque j'étais enfant.
Enfant, les forêts, les bois, lieux de jeux collectifs et de promenades, de cueillettes et de découvertes de trésors, n'avaient pas ce caractère nécessaire, ressourçant, ni n'étaient chargés d'un attachement mélancolique de ma part. Les arbres étaient là, pour y grimper dessus, les gardiens de nos pique-niques en colonies de vacances, là où dénicher des nids abandonnés - temporairement ou non, ou pour pourvoir à loisir, l'automne, en feuilles à faire sécher dans un herbier commandé par la maîtresse... Les forêts, les bois, lieux de contes et d'histoires d'épouvante, de morts et de vies, n'étaient pas recherchés, convoqués, ils étaient là bien présents sur mon parcours et seraient présents, toujours.
Jeux verts décline cette relation ludique et physique avec le corps de l'arbre. Le parti-pris est celui de la représentation par fragments, par omissions volontaires de détails, ou si l'on veut, la non représentation d'éléments naturels. Pour venir en résonance avec un autre aspect de ce projet de Boîte noire, la mémoire ou la relation à la nature à travers le prisme déformant - volontairement recherché ou entretenu, de mes souvenirs.
Le projet a progressé et s'est enrichi lui aussi puisqu'à la série de dessins au feutre, marqueur, crayons et stylo à bille, que j'ai pu produire dans l'intervalle s'est ajoutée une série de polaroïds en couleurs. Ce sont des vues d'arbres prises dans des moments de déplacements, à Paris, à Saint-Ouen-sur-Seine et en régions (Bourgogne, Centre-Val de Loire). J'essaie de capter une certaine image des arbres lorsque ceux-ci sont cramés de lumière, qu'ils baignent dans des ciels bleutés ou qu'ils sont assombris par l'atmosphère plombée d'un orage proche. Et parce que FOUTOIR est aussi le lieu et le prétexte d'explorations en compléments du dessin et de textes d'archives, j'imagine intégrer ces images photographiques à la maquette 21 cm x 21 cm. Reste à déterminer comment et... pourquoi ?
A suivre.
©ema dée

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