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vendredi 12 février 2016

Une fille fait son premier festival d'Angoulême

Le Festival international de la Bande Dessinée, créé en 1974, se tient traditionnellement chaque année la dernière semaine du mois de janvier, à Angoulême, en Charente.  

Il s’agit du plus grand événement de bande dessinée francophone de par sa notoriété et son rayonnement culturel. Ainsi, dans une ville transformée en véritable village dédié au 9ème Art, il propose aux petits comme aux grands fans de bulles en tous genres (humour, aventure, charme, science-fiction, politique, drame, jeunesse, western…), un riche programme. Des vitrines des petits commerces à la Cité internationale de la Bande dessinée et de l’Illustration en passant par les équipements culturels municipaux (Conservatoire, Théâtre, Médiathèque par exemple) ou encore le Centre commercial, c’est tout le cœur de la ville qui est investi durant quatre jours consécutifs et qui vit au rythme d’évènements nombreux destinés au Grand public comme aux spécialistes.

 
Lasse d’entendre parler du Festival d’Angoulême d’une année sur l’autre sans pouvoir y mettre son grain de sel, votre blogueuse favorite s’est offert cette année un petit voyage à la Cité des Bulles. Petit compte-rendu personnel de l’aventure.

* Le festival pratique : tout bon festival commence par une bonne logistique.   

Côté transport, j’ai pris le train depuis la gare Paris-Austerlitz quasi au chant du coq. Quasi au chant du coq, oui, car c’est l’une des deux conditions pour pouvoir obtenir un billet aller-retour pas trop cher, l’autre condition étant de penser à réserver six mois à l’avance. J’avoue qu’au réveil, le vendredi matin, j’ai les yeux qui se croisent et je suis plutôt d’humeur râleuse, je déjeune vite et mal. Que ne ferais-je pas pour voyager à des prix raisonnables ?! En plus, Météo France annonce des averses dans l'après-midi - je suis à moitié surprise, il paraît que le festival a lieu chaque année sous la pluie. Le train traverse des villes plongées dans un sommeil brumeux ; une vrai purée de pois noie littéralement la région Centre ! J’arrive à l’heure et sans encombre à destination et Ô bonheur ! pas une goutte de pluie malgré le ciel maussade et plombé. 

Côté hébergement, je m’y suis prise dès les vacances d’été pour ma réservation. Pas moyen de trouver un hôtel bon marché, je veux dire qui s’entende avec mon portefeuille ; j’opte finalement pour une chambre chez l’habitant via un site de location partagée appelé Cohebergement.com. 

Petites angoisses quelques jours avant mon départ lorsque la propriétaire, Mme B. me demande d’apporter mon duvet : j’ai soudain peur de passer mes deux nuits à Angoulême allongée sur un vieux sofa fatigué au fond d'une grange. Je m’aperçois en plus que dans l’enthousiasme d’avoir trouvé aussi vite une location chez l’habitant, je n’ai pas pris le temps de localiser la ville où je vais dormir : « C’est quoi Saint-Yrieix ? » 

Mme B. propose gentiment de venir me chercher à la gare. En fait, elle habite à 3 kms du centre d’Angoulême – 30 à 40 minutes à pied environ. C’est tout à fait faisable du moment qu’il ne pleut pas, je me dis, en regardant avec confiance le ciel qui se dégage peu à peu. Je suis d’autant plus rassurée qu’il y a un arrêt de bus direct pour le festival, à 5 minutes de chez elle ; la maison et mon hôtesse sont très accueillantes et des navettes gratuites font le tour du festival toutes les 10 à 20 minutes, royal ! 

Côté restauration, la Cité des Bulles est comme un village et rien n’y manque. Il y a vraiment de quoi manger varié à condition de ne pas trop s’éloigner du cœur du festival. En effet, si l’on peut manger indien, japonais, italien, grec, à la plancha, des crêpes, des viennoiseries ou faire ses petites courses du midi à la grande surface par exemple, autour de la CNBDI installée un peu en contre-bas, il n’y a pratiquement rien à proximité quand on est à pied comme moi. Pour le soir, même s’il y a le choix - les restaurants sont installés côte à côte dans certaines rues - il vaut mieux réserver pour éviter d’avoir à attendre le deuxième service à 22 heures !

Pour avoir accès au festival, deux formules au choix : le Pass 4 jours ou le Pass à la journée qui est délivré chaque fin d’après-midi ou le lendemain matin Pour l'un comme l'autre, je recevrai un bracelet qui me permettra d'entrer dans tous les lieux du festival ou presque ; pour certains événements, un petit complément est demandé. Je ne suis là que pour deux jours, j'ai bien envie de prendre un Pass journalier. Mais la différence de prix entre les deux Pass n'est pas énorme, en plus, je n'aime pas beaucoup attendre, je prends finalement le Pass 4 jours. Et c'est parti...

* Les principales étapes du festival : tout repose sur une savante organisation.

Le programme est alléchant. Il donne envie de tout faire et de courir dans tous les sens pour ne rien manquer. 



D'abord, il y a les incontournables du festival tels que la visite des Bulles, sortes de "dômes - tubes" aux murs en plastique blanc translucide, abritant un très grand nombre d’éditeurs (de la très petite structure éditoriale associative à la très grosse maison d'édition) qui proposent tous des temps de dédicaces de leurs auteurs - moments de rencontre très très courus. La file d’attente à l’entrée de chaque Bulle est compliquée et ralentie par une séance de contrôle en trois étapes, vérification du(des) sac(s) - contrôle au détecteur de métal - vérification du port du bracelet  – qui se révèlera un peu désagréable, il faut le dire, en fin de journée.   

Ensuite, il y a les expositions, les ateliers, les performances, les concerts, le Foff… Un animateur présente d’une voix chantante les temps forts prévus pour les heures à venir, il n’y a qu’à tendre l’oreille et être réactive. De peur de m'éparpiller et finir par ne rien faire, pour mon premier Angoulême, je joue la carte de la visite en dilettante tout en écoutant mes envies.

 1) - Visite Emplettes - Dédicaces dans les Bulles-Espace éditeurs :

Je m’attarde surtout dans la Bulle « Nouveau Monde-New York » qui présente une production éditoriale à laquelle je suis particulièrement sensible. Parce que c’est ici qu’est installée la plupart des éditeurs indé comme Çà et là, Édition 2024, Ego comme X, Fremok, La pastèque, les Requins marteaux…, et les principaux représentants de la BD dite underground (ou alternative) tels que Bicéphale, Éditions Magnani, Hécatombe, L’agrume ou Nyctalope. Je vais de préférence vers les exposants souriants qui discutent spontanément avec moi, le contact y est facilité, c'est rassurant. C'est l'occasion de découvrir des petits bijoux d’édition, plus proches du livre-objet et du livre d’artiste que de la bande dessinée. J'achète, j'achète !

Je visite plus rapidement le très grand « Monde des bulles-Champs de Mars ». Un, il y fait une chaleur épouvantable que mes copines les migraines - malheureusement du voyage - ne m’aident pas à supporter. Deux, je me retrouve un peu moins dans les éditions présentées, bien que j’attende avec impatience de rencontrer Nicolas de Crécy sur le stand des éditions belges Casterman. Enfin, ce n’est que le second jour du festival, et dans l’attente des dédicaces, il y a déjà des mètres de queue chez Glénat et Delcourt. Ca me donne le tournis, au secours !

Je fais néanmoins de belles rencontres graphiques improvisées : l'encre de Chine polymorphe de Nicolas Poupon (A la croisée, éd. Scutella), la mine de plomb joviale de Guillaume Bouzard (Les poilus, éd. Fluide Glacial) et le stylo feutre cynique de Romain Dutreix (Impostures, éd. Fluide Glacial) Je regrette de ne pas être si à l'aise en Anglais pour bavarder avec l'auteure américaine Nicole J. George (Allo, Docteur Laura ? éd. Cambourakis) dont j'admire le dessin délicat au feutre, ou dire à Derf Backderf  (Trashed, éd. Çà et là) que son livre sur le meurtrier en série, My friend Dahmer, m'a fait froid dans le dos. Je manque Fabcaro (Carnet du Pérou, éd. Six pieds sous Terre). Dommage, je m'étais d'avance fait toute une fête.  

Pas forcément d'une nature de fan, j'apprécie néanmoins ces rencontres. L'auteur des histoires que j'ai aimées lire prend soudain forme humaine sous mes yeux alors que jusque-là je ne m'en étais pas vraiment soucié. Comme si l'auteur se dissolvait dans son œuvre et n'existait pas en dehors d'elle..

2) -  Une balade dans les espaces d'expositions :


Pour souffler, entre deux incursions dans les espaces éditeurs, je file à des expositions m’en mettre plein les mirettes. 

Je fais d'emblée une croix sur celle d’Hugo Pratt. Elle est archi bondée de visiteurs qui regardent les originaux sur papier du créateur de Corto Maltese en marchant au pas, les uns derrière les autres et serrés les uns contre les autres. Non merci ! 

Je choisis d'aller tranquillement par les allées du Musée d’Angoulême, investi par les détournements de près de 50 chefs d’œuvre de l’Histoire de l’Art, par le collectif d’artistes germaniques Interduck De Léonard de Vinci à Lichtenstein en passant par Klimt, Gauguin ou Georges Braque par exemple, rien n'arrête le Collectif né dans les années 1980, et parmi lesquels on compte des peintres, des dessinateurs et des sculpteurs entre autres.

Je vais découvrir à la CNBDI l’exposition consacrée à l'Art de Morris - L'homme qui inventa Lucky-Luke qui a l’intelligence de proposer une analyse très accessible de certaines planches-BD par thèmes (personnages, trait, couleurs, cadrages, cinéma), à travers des jeux et des documents vidéos. C'est la première fois que je m'amuse en regardant des planches originales sorties du contexte de leur album.

Puis, dans les caves du Théâtre d’Angoulême, j’admire les quelques quarante œuvres graphiques réalisées par des grands noms de la bande dessinée (Ludovic Debeurme, Stan Manoukian, Vince, Dominique Bertail, Liberatore, Nikolas Keramidas, Gloria Pizzili, entre autres) dans une exposition événement montée en hommage au mangaka Katsuhiro Otomo, président du Jury du festival cette année. 

3) - Du temps pour des rencontres et des débats :

 
Je me rends à l'Auditorium du Conservatoire pour assister à un débat et à une rencontre. J'y vois le moyen de prolonger l'intérêt que je porte au monde de la Bande dessinée, de rentrer davantage dans la démarche d’un auteur et de me tenir au courant des grandes questions qui agitent le Genre.

Par curiosité, je décide d'aller écouter Jean-Christophe Menu, auteur  d’œuvres graphiques plutôt autobiographiques, co-créateur de l'OubaPo (Ouvroir de Bd Potentielle) et éditeur indé co-fondateur de la maison d'éditions l’Association. Le festival rend hommage à plus de trente ans de carrière en présentant ses œuvres (BD, fanzines, objets) et ses éditions à l’Hôtel Saint-Simon. La rencontre vient commenter et élargir le propos défendu par l’exposition qu'il a lui-même scénographiée et qu’il présente comme une sorte d’"exégèse" de ses bandes dessinées. Avec humour et clairvoyance, J.C. Menu se livre à travers ses œuvres, ses choix d’éditeur - il songe à une réédition des oeuvres du dessinateur F'Murr (Le génie des Alpages) et ses positions stylistiques nourries de références à l'Art et à la Littérature. 

J’assiste ensuite avec le plus vif intérêt à Trait féminin – Trait masculin, un débat organisé à l'initiative de Julie Maroh (Le bleu est une couleur chaude, éd. Glénat). Pourquoi ? Parce que le festival d’Angoulême s’est ouvert sur une polémique : la sous voire la quasi absence de femmes dans les sélections de Bandes dessinées par les jurys successifs au fil des ans.

A l’appel de Lisa Mandel (Nini Patalo, éd. Glénat) en 2013, plus de 200 créatrices de bandes dessinées créent le Collectif des créatrices de BD contre le sexisme. La volonté est plurielle : être considérées comme des auteur(e)s avant d’être vues comme des femmes, alerter les médias et la population sur les fortes inégalités qui résident aussi entre un auteur et une auteure de bandes dessinées (cotisations retraite, congé maternité, rémunération... ), pointer les situation machistes et réductrices quand il s'agit d'aborder la "bande dessinée au féminin"...

Je me livre mi figue-mi raisin au jeu que le collectif nous propose en guise d’introduction à l’échange et qui consiste à essayer de déterminer - selon des critères à expliciter - qui est l’auteur(e) de quinze planches Bd choisies parmi la production livresque actuelle. J’ai dit "mi figue mi raisin" car au fond, cette situation m’attriste. J’en parle bientôt, dans un bis à cet article.


* Mes mouais-bofs du festival

Les transports en commun en soirée : ils sont inexistants après 20 heures. Difficile de rejoindre les villes avoisinantes après avoir mangé dans un petit resto sympa pour finir la journée de visites et de découvertes graphiques en tous genres. Surtout quand on est à pied comme moi - je me répète.

La forte concentration des restaurants dans le cœur du festival : les festivaliers s’y entassent. Ca manque parfois d’intimité. L'attente devant un restaurant peut durer assez longtemps avant qu'une place se libère. Un peu délicat de rester à sa table à papoter après le(s) digestif(s) alors que dehors, sous la pluie, des visiteurs affamés regardent à l’intérieur toutes les minutes pour deviner quand viendra leur tour. Les serveurs, les serveuses, les cuistots, le vendeur de roses sans parfum, le patron, tout le monde est à cent à l’heure !

Les mauvaises surprises des séances de dédicaces : les dédicaces BD font l'objet d'âpres discussions dans la file d'attente où je suis : un festivalier est reparti déçu d'un stand. On lui avait assuré de la participation de l'auteur au festival. Il a attendu sagement plus d'une heure avant d'apprendre qu'il ne pouvait pas venir. Un autre raconte qu'il était derrière un fan qui avait apporté tout un sac de livres à dédicacer ! Il partage avec moi sa surprise et son effroi. Un troisième est un peu dégouté : la veille, l'auteur a fini son heure de dédicaces juste devant lui. On lui propose de revenir le lendemain, car par chance, l'auteur revient. De bonne grâce, le festivalier est là au rendez-vous fixé et apprend, passablement énervé, que finalement, l'auteur a continué de signer ses livres après son départ...

La séance de dédicaces pour un auteur est devenue une forme d'institution qui attire des fans de tous poils. Pour être réussie, elle exige une bonne gestion en amont mais un imprévu peut toujours arriver.
Le festivalier désireux de repartir avec un ou plusieurs livres dédicacés doit être aguerri, extrêmement patient, et avoir beaucoup de chance - la dédicace de Nicolas de Crécy se fera en fait sur "tirage" et à condition d'acheter son dernier livre sur le stand, bien sûr.  

Malaisé donc de contenter tout le monde, on imagine mal l'auteur dédicaçant des livres sur son stand - gratuitement !? - durant des heures d'affilée, pour des fans toujours plus nombreux, épuisés au dernier degré par l'attente, jusqu'à ce que mort s'en suive...

* Mes coups de cœur du festival

Le Foff. Extension du festival consacrée à la micro-édition, il présente dans une maison particulière, un peu en retrait du festival, des auteurs et de maisons associatives qui publient des œuvres imprimées à forte teneur artistique et expérimentale : fanzines, carnets graphiques, textes littéraires, enregistrements et livres audio, livres d’artistes, jeux de cartes, calendriers, posters et affiches. 

Tirées souvent en petit nombre, ces oeuvres sont réalisées par des artistes graveurs (lino, gravure sur bois et sur métal) et des graphistes utilisant toutes les possibilités expressives des techniques d’impressions singulières comme la risographie et la sérigraphie

Je me trouve face à une production éclectique, experte, d'une très grande qualité, tant dans sa facture qu'au niveau de la diversité des images et des textes proposées à la vente. L'accueil est en général enthousiaste. Une vraie satisfaction pour mes yeux et des pincements successifs dans mon coeur, j'ai envie de tout acquérir au fur et à mesure que je découvre les stands.

Les expositions. Chacune, en fonction de son propos et de la nature des œuvres qui sont montrées au public, profite de lieux adaptés et bénéficie d'un travail de scénographie et de médiation soigné. Avec une bonne gestion de son emploi du temps, il est possible d'en faire plusieurs dans la journée sans souffrir d'indigestion. Formidable !

Au final, ce fut tout de même une chouette première fois au festival d'Angoulême. Affaire à suivre...

© ema dée

mercredi 10 février 2016

Confession d'une commère

 
Je préfère parler pour ne rien dire, plutôt que de regretter de n'avoir rien dit.

(Extrait de mes phrases brèves, 2014-2016)
  
© ema dée

dimanche 31 janvier 2016

Dans les espaces étroits, dans les lieux fermés, dans l'obscurité silencieuse...

Ils étouffent. Ils paniquent. Ils frémissent...


Quand Eleezabeth monte dans l'ascenseur de sa cité HLM de Châtillon, Hauts-de-Seine, c'est toujours accompagnée. Au cas où elle se retrouverait coincée. Elle attend que quelqu'un prenne l'ascenseur pour y monter elle aussi - ça prend parfois un certain temps, ça dépend du moment de la journée. Être avec quelqu'un l'aide à se sentir courageuse. Elle peut partager sa peur : elle imagine son voisin ou sa voisine habité peut-être par les mêmes appréhensions, ça l'aide de ne pas être la seule. Avoir quelqu'un pour pouvoir parler. 

Pas pour se décharger sur l'autre, ni pour le prendre en otage de sa phobie, plutôt quelqu'un à rassurer pour se rassurer elle-même. Conjurer le sort qui aime la titiller et éloigner l'idée que peut-être, encore une fois, cette saleté d'ascenseur va tomber en panne. Et qu'elle va rester là - enfermée dans cette cage carrée et grise d'1 m 50 de côté - 30 minutes, deux heures, cinq heures peut-être, comme cette fois où, c'était un lundi matin et il avait gelé sur les routes, la Société avait tardé. A chaque fois que les portes se referment et qu'il est trop tard pour sortir,  elle se dit  "j'aurai dû prendre les escaliers". Mais quinze étages à monter, avec des courses.

Mamadu aime les salles de cinéma parisiennes, il est fan de productions indépendantes et friand de blockbusters. C'est aussi un peu un geek, il consent à l'admettre, il va voir les films dès leur sortie, il a adapté son emploi du temps de créatif à sa passion. Les yeux salivants, il découvre les petits bijoux cinématographiques de genre, dans des salles minuscules, en comité presque privé. Pour les blockbusters, c'est une autre histoire, car ils attirent le jour de leur sortie une foule considérable qui s'amasse dans des salles immenses. Mamadu doit s'arranger avec tous ces yeux autour de lui qui aspirent l'air qui devrait irriguer son cerveau, avec toutes ces jambes qui l'éloignent des portes de sortie. 

Impossible d'installer confortablement son espace vital sur plusieurs sièges en même temps. Aussi, parce qu'il ne conçoit pas, paradoxalement, d'assister à la projection d'un blockbuster à un horaire plus calme, en compagnie des cinéphiles de seconde et de troisième zones, il doit user de stratégies : il s'assoit sur le fauteuil - trop  rare - qui n'a qu'un seul voisin proche, ou sur un siège tout près de la porte de sortie - plus commode car moins couru. Le point de vue n'est pas terrible - il arrive qu'il entende les bruits de la rue toute proche - mais au moins assis là, il se sent en sécurité, prêt à se lever et à s'enfuir si quelque chose de soudain interrompt la projection. L'idée qu'il serait plus en sécurité chez lui est bien sûr incompatible avec sa passion pour le cinéma.

Lorsque Athénaë grimpe dans la rame de métro de la ligne 13, c'est toujours en tête de train. Elle s'assure de pouvoir occuper un siège dans un coin, au fond de la voiture, là où six personnes peuvent s'assoir, c'est la meilleure place. Parce que quand il y a du monde qui grimpe et qui grimpe et qui grimpe encore, elle préfère ne pas avoir à chercher désespérément du vide entre les têtes qui la dépassent, l'envahissent... Non! Elle préfère avoir juste trois personnes en face d'elle et rien derrière, à part le tunnel du métro, c'est moins angoissant. 

Mais c'est angoissant quand même, parce qu'il arrive à la rame de métro de s'arrêter sans raison, dans l'obscurité étroite du tunnel. Il arrive que ça dure, les passagers sont soudain silencieux, attentifs, résignés. Il arrive que les stratégies qu'Athénaë a développées en sophrologie n'agissent pas. Et, assise sur son siège, dans ce silence qui retient son souffle, dans cette obscurité immobile, la jeune femme tente de trouver dans les lignes de son roman qui se brouillent, dans la musique rock qui lui hurle dans les oreilles, l'oxygène suffisant pour ne pas défaillir...


La peur des espaces (clos, petits, démesurément grands, déserts) est l'une des phobies majeures dans la liste des peurs qui nous affectent. C'est une "aberration mentale de nature émotive dont le malade a pleine conscience, mais dont il est impuissant à se rendre maître" (Alexandre Cullerre, Les frontières de la folie.) La claustrophobie se mêle parfois à de l'agoraphobie chez un même individu. On définit la première comme "la peur des espaces confinés" et la seconde comme "la peur des espaces publics et, par extension, de la foule ; plus généralement, des espaces où la fuite est rendue difficile" (Wikipédia.) Les deux notions de nature complexe semblent intriquées : l'une pouvant générer l'autre bien qu'elles soient aux antipodes.

Les manifestations de la peur des espaces (fermés, confinés, surpeuplés ou vides) sont essentiellement internes, physiques et émotionnelles : l'appréhension peut se déclarer simplement à l'idée de se rendre dans un lieu qu'on sait habituellement peuplé mais qui ne le sera peut-être pas. Sur place, alors que l'espace se rétrécit, l'être est comme parcouru par une sorte décharge électrique : il prend conscience qu'il est entré dans un "piège". Arrivent les palpitations, la sensation d'avoir très chaud tout-à-coup et froid en même temps, une sorte de panique survient ensuite, avec l'idée folle, l'urgence insurmontable,  de sortir du lieu au moment où toute fuite en est impossible (trop de monde, portes closes...) L'être est engourdi, les capacités intellectuelles sont bloquées sur l'état d'enfermement et tournent en boucle autour de l'idée - la certitude absolue et irrationnelle  - de sa mort certaine

Les raisons qui expliquent la claustrophobie et l'agoraphobie, leurs causes ainsi que leurs manifestations représentent un vaste domaine de recherche sociale, psychiatrique et psychologique. Pour ma part, je pense qu'elles peuvent s'expliquer aussi par une très - voire trop - grande imagination combinée à un traumatisme qui n'est pas forcément lié à une situation d'enfermement mais qui s'y trouve associée, étrangement et fortuitement, comme imbriqués l'un dans l'autre. La peur des espaces représente un mystère personnel qui m'a donné envie d'écrire des textes et d'imaginer des images à son propos. Certains sont publiés dans mon recueil Peurs. Images & Textes, autopublié en 2014. 

http://www.blurb.fr/books/5201726-peurs (Cliquez sur l'image pour entrer dans le livre.)
Pour découvrir ou redécouvrir la genèse de ce projet de livre, c'est ici.  

D'autres écrits sont publiés sur ce blog :
- Un texte sur la peur des oiseaux 
- Une réflexion sur la violence

Le cinéma met en scène l'idée d'enfermement (physique ou mental) de manière directe ou indirecte ; on peut se revisionner, par exemple : Buried de Rodrigo Cortès, Gravity d'Alfonso Cuaron, Panic Room de David Fincher, 127 heures de Danny Boyle, La tranchée de Mickael J. Bassett, Open Water en eaux profondes de Chris Kentis, Shutter Island de Martin Scorcèse, Cube de Vincenzo Natali, Thomas est amoureux de Pierre-Paul Renders et Copycat de Jon Amiel

© Ema Dée

vendredi 22 janvier 2016

Un portrait d'anniversaire pour Thomas

Quarante-et-unième année de son voyage d'agrément en Terre humaine. 

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Thomas le Bon, navigateur aguerri et grand collectionneur d'expériences,  se promet d'être tout particulièrement gentil, effronté, audacieux, mélomane, combattif, inspiré, drôle, mystérieux, fêtard, expansif, inventif, méthodique, volontaire, sûr de lui, convaincant, délicat, bon vivant, généreux, poétique, attentif, amical, curieux, loufoque, honnête, charismatique, empathique, original, rieur, teigneux, emphatique, décalé, engagé, vif, amoureux, chaleureux, taquin, imprévisible, passionné, aventurier, enthousiaste et authentique.

De quoi faire la fête dès aujourd'hui, non ? Alors ? Bon anniversaire !

vendredi 8 janvier 2016

De tes nuits vers les miennes

 
Apporte-moi des rêves de tes nuits,
Je n'en peux plus de mes cauchemars.


(Extrait de mes phrases brèves, 2014-2016)
  
© ema dée

jeudi 7 janvier 2016

Charlie, hier, aujourd'hui, demain...


Une contribution dans un style dépouillé... Une pensée douloureuse teintée de poésie malgré tout... et de rires, quand même... bien sûr... toujours.  Les célébrations font parfois remonter l'amertume et la colère, je vous invite à découvrir la production "coup de poing" de Thomas.

© ema dée

mardi 5 janvier 2016

Un hiver résolu avec Arthur Rackham

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Vos résolutions pour 2016 ?

Les fêtes de fin d'année et les vacances de Noël s'éloignent à peine que déjà, il faudrait remettre le pied à l'étrier ! 2015 a tout juste disparu - derrière nous - qu'il faudrait déjà se projeter dans 2016. L’estomac, le coeur, l'être ! rempli d'espoir et de vœux pour un temps à venir meilleur, plus intéressant, plus passionnant, plus riche, plus secure. En théorie. Car qui décide qu'un temps est révolu - et résolu - pour en faire advenir un autre ? Le passage d'une année à l'autre signifie-t-il changement ? Un changement pour qui ? Et de quel ordre est ce "changement" ?

Des sapins de Noël défraîchis décorent déjà le bas des cours d'immeubles et le coin des rues. Certains resteront installés sur un balcon jusqu'à l'été ; des retardataires iront jusqu'à attendre, comme l'année dernière, l'année d'avant, le siècle dernier, longtemps, un certain temps – particulier - pour se défaire, enfin, de leur sapin. Pour étirer le temps? Pour imposer leur propre mesure du temps, leur calendrier personnel ? 

Il est temps d'être résolu à, il est temps d'espérer que, il est temps de changer de, il est temps de commencer à... Dressons notre liste de résolutions. En janvier, advient le temps des résolutions, des bonnes. Commandement extérieur ? Rituel collectif ? Nécessité intérieure ? Ralliement symbolique et universel autour de la conviction que ce sera mieux maintenant ? Non. Plutôt, une sorte d’inventaire – nous serons soutenus dans l’exercice par des médias toujours au taquet – de ce que l’année 2015 nous doit, n’a pas apporté, a gardé pour elle ou a omis de faire pour nous. Plutôt une projection indicible dans un à venir plus généreux.

S'agit-il d'invoquer aussi des Esprits protecteurs dans l'intimité de son carnet de notes, dans le privé de son agenda, dans le secret de son cœur pour, qu'effectivement, il se passe quelque chose ? … De bien, j’entends… de durable aussi, on peut rêver, non ?  Je propose que chacun dessine dans sa grotte intérieure des messages rupestres : objectifs à cornes, attentes au galop, désirs poilus, prières en écailles, vœux à plumes. A regarder sans compter. Et d'y graver toutes ces sortes de choses magiques, toutes ces formules et ces mantras - indispensables. A répéter chaque matin, devant sa glace, au petit déjeuner - seul(e) ou en famille, dans sa voiture ou dans le métro... Pour SE donner la possibilité - parce qu'elle ne peut venir que de soi - de devenir ce qu'on doit être ou d’affirmer ce qu’on est déjà. Ou encore, pour trouver l’énergie flamboyante de résister à l’apathie et de combattre la résistance du corps et de l'âme au bonheur fondamental.

Ca se fera par touches, le changement significatif arrive par touches, tranquillement, d’un pas chaloupé et discret, sans qu’on s’en aperçoive… Ou il viendra à toute vitesse, dans une urgence inexorable. Qui sait ?
 

Un bel hiver à toutes et à tous et une entrée sereine dans cette nouvelle année, sous l'oeil malicieux de l'illustrateur anglais Arthur Rackham auquel j'ai eu envie de rendre un hommage très personnel, avec cette nouvelle composition en noir et blanc.

© ema dée