lundi 10 juillet 2017

Faire son autoportrait ?


Ce n'est qu'à partir de moment où l'on est engagé sur un chemin 
que l'on mesure sa réalité. 

Sentence de mon cru qui résume parfaitement le sentiment qui m'a habité pendant cette année de formation au Master 1 Pratiques artistiques contemporaines - Arts plastiques au moment où j'ai posé mon sujet de recherche, l'autoportrait : la frayeur, la gêne, l'envie de fuite... Pourquoi, en effet, se/ me lancer dans un projet où il est question de se/ me représenter alors qu'on a - que j'ai ! - une vraie appréhension à l'idée de mettre en scène, son soi/ mon moi physique, émotionnel ou psychologique ?


Parce qu'en tout premier lieu cela pose la question cruciale du point de vue à adopter, liée nécessairement à la notion de ressemblance. D'aucuns parleront de préférence de mimesis*, d'imitation ou d'identité : ai-je envie, besoin, que l’œuvre que je vais produire soit mon double ? Être reconnaissable est-il pour moi essentiel, nécessaire ? Et ce "reconnaissable" se définit-il en fonction de ma pratique ou de mon physique, ou bien des deux ? Qu'est-ce que "ressembler" au XXIème siècle et pour servir quel(s) dessein(s) ?

    * Mimesis : terme tiré de la Poétique d'Aristote, définissant l’œuvre d'art comme imitation du monde en obéissant à des conventions. Selon qu'on se place du côte de la Littérature, du Cinéma ou de la peinture, par exemple,  ce terme désigne la recherche de ressemblance ou de l'effet de réel.

Donner/ créer/ faire une image de soi oblige nécessairement à une prise de distance. Il s'agit d'une représentation qu'elle soit dessinée, peinte, gravée, sculpté, photographiée ou filmée, autrement dit, il y a forcément interprétation dès lors qu'on s'envisage à travers un média.  De plus, l'acte exprime et ouvre d'emblée sur un manque. Le genre, contrairement à ce qu'on aurait pu croire, continue d'intéresser et de fasciner autant les artistes que les historiens de l'Art.


Pour autant, la représentation de soi reste un défi en soi, celui des interrogations de l'artiste face à elle-même, qu'on fasse de cette auto-représentation le centre de sa création artistique à l'instar d'Ester Ferrer, qu'elle soit le corollaire nécessaire de sa démarche artistique comme chez Helene Schjrefbeck, ou qu'on la considère comme un outil de construction identitaire, d'introspection, de rêverie, ou de soutien pour une promotion personnelle ou le moyen d'une critique esthétique ou sociale, acérée, humoristique, poétique... (de Vincent van Gogh à Cindy Sherman, en passant par Frida Kahlo, Roman Opalka, Henri Matisse, Jim Dine... pour ne citer que quelques-uns des artistes qui ont compté pour moi cette année).


La représentation de soi, l'auto-représentation, l'autoportrait, la figuration ou l'image de soi autant d'appellations où sourdent à la fois une recherche et la (dé)monstration d'un savoir-faire, d'un style, d'un regard, en accord ou en désaccord avec les codes et les canons de "beauté" de l'époque (goûts esthétiques, attentes du public, critères définis par les marchés de l'Art, influence du contexte socio-économique et culturel voire géographique...) et une interrogation ontologique sur la place et l'être de l'artiste dans le Monde (des idées, des femmes et des hommes).


Pour se débrouiller avec ce nouveau sujet pour lequel je mets entre parenthèses ma tendance à l'autofiction et à l'invention d'avatars et de personnages - actrices de récits imaginaires, je développe une création essentiellement graphique soutenue par trois "exercices" rigoureux : le dessin quotidien face au miroir, le dessin d'après des photomaton et des photographies souvenirs datant de différentes périodes de ma vie, dans des lieux et occasions variés, enfin, le dessin à partir de selfies récents. Je remarque que se regarder dans le miroir oblige à une représentation fixe un peu sérieuse alors qu'avec la photographie en support, je m'autorise une prise de risques, plus de liberté dans mon dessin.


Je réalise que cette phase de "ressemblance" à ce que je vois est incontournable même si dès les premières ébauches, un écart sensible se fait sentir entre le moi-modèle et le moi-portrait ; c'est une étape obligée de mon travail avant de pouvoir laisser advenir autre chose de moins figuratif, de plus narratif ou plus abstrait peut-être.


La recherche en Arts plastiques tout en élargissant son propos singulier à des questions esthétiques et sociales plus larges, doit  néanmoins, il me semble, s'inscrire dans des habitudes de création personnelles. Aussi, je ne peux aborder l'autoportrait sans ouvrir une nouvelle collection d'images qui dessineront au fil des jours, les contours d'une pratique aussi identitaire que mon visage représenté sur une feuille de papier. Je ne peux envisager l'autoportrait sans une pratique graphique diversifiée ; feutre, pinceau, crayon, collages, tout contribuera à étudier et révéler mon moi physique, psychologique et artistique. Je ne peux aborder l'autoportrait sans envisager le livre d'artiste.


C'est aussi accepter de se précipiter, de prendre ce qui vient subitement ou à-priori, d'y voir le signe, la manifestation d'une nécessité, et de faire avec cette spontanéité pour déterminer les choix à venir. Ils seront construits, cultivés, réfléchis grâce à un va-et-vient entre des lectures en Arts et en Sciences humaines (esthétique, philosophie, histoire, sociologie, psychologie, psychanalyse, littérature, ethnologie...) et une pratique qui se révèle, se détermine, se construit par différence ou similitude avec d'autres pratiques.


Le livre d'artiste reste ma manière privilégiée de montrer une cohérence dans une multitude et de livrer un regard personnel sur une idée. C'est cet objet polymorphe, ludique, décalé, poétique, qui répond surtout à mon besoin d'organiser les textes et les images librement, et de me raconter à travers la multiplication et l'accumulation des vues. Ces "organisations libres" que présentent, de manière générale, mes livres d'artiste se soucient cependant d'offrir à la lectrice et au lecteur potentiels la possibilité de manipuler un objet et une liberté de lecture des images et des textes. 
Le livre d'artiste me permet aussi de satisfaire un goût personnel pour la fabrication d'une œuvre à la main, sensible, de facture singulière et adaptée à son propos. J'exprime par ce biais un parti-pris personnel esthétique fort fondé sur la défense et la revendication d'un art dit "artisanal".

Cette année m'aura donné le temps de me pencher plus longuement sur l'esthétique du livre d'artiste. À ce propos, je recommande pour les amateurs-es qui s'intéressent à cette question particulière deux ouvrages indispensables :

- BROGOWSKI Leszek, Éditer le livre d'artiste et l'histoire du livre, Rennes : éd. Incertain Sens, 2016
- MOEGLIN-DELCROIX Anne, L'esthétique du livre d'artiste : 1960/ 1980 : une introduction à l'art contemporain, Paris : éd. Le mot et le reste/ Bibliothèque nationale de France, 2001

© ema dée

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