mercredi 13 juillet 2016

Des objets d'Art en céramique font leur show à la Maison rouge

"Dans un rêve matinal, un éléphant gigantesque, mauve, en porcelaine fendillée, attendait sur mon paillasson que je le fasse entrer, il bougea, maladroitement, quand j'ouvris la porte, comme s'il cachait à l'intérieur quelqu'un qui le manœuvrait. Un tigre albinos, géant, aux pattes monstrueuses, cherchait à se sauver par la fenêtre ouverte de mon salon de thé. Il n'y parvenait pas à cause de la trop grande rigidité de son immense corps. Un hippopotame rose, énorme, à la peau craquelée, dormait dans mon dressing ; lentement, il tourna vers moi sa tête en argile teinte, boursouflée et aux yeux mi-clos, c'est là que je le reconnus...  ce besoin sensuel d'objets particuliers..."

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© Piet Stockmans, This is The wind par Ema Dée

Il souffle dès mon entrée dans la pièce aux murs immaculés une brise particulière. Ni chaude, ni froide, ni transparente. Elle est d'un blanc de porcelaine tirant par endroits sur le bleu.  Sur plusieurs mètres, un vent bleu et blanc, doux, figuré par l'installation This is the wind de l'artiste Piet Stockmans m'accueille et me suit. Je me rappelle alors cet été à la mer. Des cerfs-volants, fous, s'agitent au-dessus d'une mer aux reflets d'or et étrangement tranquille, les pans d'une chemisette à fines rayures jaune sable claquent sur un bermuda en lin beige clair trop grand, les plis d'une jupe longue et fleurie se love autour des jambes d'une dame seule, en promenade le long de la plage niçoise bondée. Ici, se multiplient les petites et grandes maisons de parasols aux couleurs chatoyantes derrière lesquelles se dissimule à peine la petite existence morne et molle des estivants. Je me souviens de l'hiver à Chamonix. Il fait chaud sous la couette à 8 heures. Dans le chalet en bois, ça sent le beurre chaud, le lait bouilli et la confiture trop sucrée. Dehors, il fait froid mais le soleil brille d'une lumière qui se noie dans l'immensité bleutée d'un ciel de montagne. La neige est d'un blanc aveuglant, vierge de toute empreinte de pas. Les branches des marronniers - faussement pudiques - ont revêtu leur habit de glace. Bientôt les joies bruyantes du ski alpin. Un vent taquin pousse du doigt le cime des arbres et jette dans l'horizon azur des grains blancs d'allégresse.

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© Catherine Lee, Little wishes  par Ema Dée

Une femme exprima 18 fois le même vœu : pouvoir désirer encore et mettre au monde, encore. Si on la regardait au lever du jour, elle était ainsi, à l'heure du déjeuner, elle se montrait comme cela, et à la tombée de la nuit, elle était tout autre. Aussi, chacun de ses 18 vœux ressemblait à son voisin mais s'en distinguait un peu tout de même ; par exemple, il y avait des expressions plus froides, d'autres plus passionnées, d'autres plus tendres encore... Une mère eut 18 rejetons. Tous pareils, petits, sages et bien éduqués, tous réussis, mais dissemblables pourtant. Car, certains accouchements furent plus éprouvants que d'autres. Quelques-uns se déroulèrent dans la douceur...  Une magicienne du feu ressentit le besoin de dire au monde ce qu'elle pensait de lui. Parce que la chose était difficile, pénible ou longue à venir ou que ce qu'elle avait à dire était d'une composition si complexe qu'elle eut besoin de recommencer 18 fois, au moins. Parfois, à cause de la marche consternante du monde,  elle suffoquait de rage, elle pouvait entrer dans de terribles colères qui fendaient sa vaisselle japonaise et lézardaient la pierre des murs ; elle produisait alors un vœu d'une terre sombre.

 

A d'autres moments, elle éprouvait tant de ressentiments comme de la haine!  Dans ces moments-là, elle sortait de son four un vœu de terre rouge sang. La terre en prise à des mouvements d'humeurs contraires subissait des chocs soudains, passant de la fureur incandescente à l'indifférence glacée, et se montrait sous des teintes changeantes.  Connaissait-elle des jours tranquilles parfois ? Oui, et dans ces instants-ci, précieux et rares, elle offrait au monde un morceau de son cœur, en raku le plus rose, celui qui grandit dans la patience, la lenteur et une chaleureuse atmosphère... Une artiste, Catherine Lee, soupira 18 fois devant la grâce de ses Little wishes. 

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 © Kathy Butterfly, Splash par Ema Dée

Dans le petit salon de thé de Kathy Butterfly, les pièces biscornues ont des murs bleus et mous. On peut prendre place sur des canapés orange et ronds dont le cuir dodu dégouline sur le parquet en faïence multicolore. Donc, il convient d'y entrer habillé simplement et de s'accrocher où l'on peut pour garder contenance.  Il y a heureusement des chaises à l'air plus solide. Elles sont de couleur rose et leur assise en tissu décoré de mignonnes arabesques turquoises est large, mais elles sont si petites, elles ont des pieds de porcelaine bas et courts. Elles ne sont pas bien hautes, ces chaises, elles sont en fait minuscules. Il faut, par conséquent, se plier en deux pour prendre place aisément. Installé là du mieux possible, on se sert du thé parfumé au pain d'épices en tenant sa Splash avec deux doigts - ici, cela suffit amplement - et on s'empiffre de gâteaux fourrés à la crème de rose, de citron ou de pistache avec des gestes lents et mesurés. Après l'orgie irrésistible et la goinfrerie coupable, s'évanouir d'aise en poussant des soupirs ravis est de mise. Et les yeux poilus et autoritaires de la maîtresse de maison découragent tout velléité d'emprunt momentané ou de vol prolongé dans le vaisselier blanc laqué.

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© Bita Fayyazi, Cockroaches par Ema Dée
 
Bien qu'il s'agisse d'une installation, où le loufoque le dispute à la démesure, je frissonne de dégoût. Je ne parviens pas à donner une image nette de ce que j'ai en face de moi. Une vision épouvantable : des centaines de blattes grandes comme ma main qui jaillissent d'une caisse en bois ; certaines grimpent le long des murs, d'autres se montent les unes sur les autres, formant un tas sombre et luisant, hérissé de pattes et d'antennes, d'autres encore se dirigent presque vers moi. En pleine projection, j'imagine qu'au début, il ne devait y avoir que quelques spécimens et avec la durée du voyage dans ce cargo, est venue la multitude... Une vision épouvantable bien inoffensive car ici rien ne bouge. Encore heureux !
Médusée, scotchée, partagée entre l'horripilation et le rire hystérique, j'écris : "une scène cauchemardesque se déployait devant moi sans se préoccuper de moi. Les insectes les plus répugnants que la terre ait pu porter me furent livrés par accident". Excusez ma confusion, excusez par avance mon manque de professionnalisme, mes clichés sont horriblement flous. C'est que je déteste, non j'abhorre, mieux j'exècre les cancrelats. Pas vous ?


Alors que je mets entre moi et ces monstruosités, pardon, entre ces affreusetés et moi, une barrière dérisoire, mon carnet de notes au format A5 et mon stylo à bille qui fuit, je réalise l'absurdité de mes premiers émois. C'est que j'ai connu personnellement ce grouillement infâme, je l'ai connu et je m'en souviens parfaitement. Je me demande si Bita Fayyazi a habité comme moi un appartement HLM au 10ème étage, pourvu d'une cuisine, elle-même pourvue de choses fort utiles et d'un vide-ordures, c'est-à-dire une colonne nauséabonde le long de laquelle se hissaient chaque nuit des colonies de Cockroaches affamées. Puis, elles devaient danser de joie sur l'évier, dans les assiettes, derrière le frigidaire, dans le fond des placards. Je me demande si c'est pour mieux dompter sa frayeur enfantine qu'elle a conçu à l'âge adulte, ces choses dont la carapace - affublée de membres en fil métallique - a été modelée dans la porcelaine. Je me demande si dans l'atelier mémoriel de Bita, il vit, croît et se reproduit des espèces transformées, assez grandes et suffisamment nombreuses pour la submerger. Tout cela n'est que mise en scène, invention et fantasmagorie, alors pourquoi mon objectif en tremble encore ?...

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Mon intérêt pour l'objet (d'art, usuel, de collection) me pousse à faire des découvertes improbables, bizarres, loufoques ou étonnantes, j'adore, j'adore, j'adore ! Ainsi les céramiques à l'honneur dans une double exposition qui s'est tenue de mars à juin 2016, entre Sèvres et le 12ème arrondissement de Paris : Ceramix, de Rodin à Schütte.

Je visite celle de la Maison rouge in extremis sur les conseils d'une amie. "Tu vas être bluffée" me dit-elle. J'en doute, mais j'aime les surprises, j'y cours. J'en doute, oui, car j'ai longtemps considéré comme un peu moches les objets en céramique, j'ose l'avouer.  Je suis pourtant admirative des services à thé japonais dont je reconnais la délicatesse et le charme. Je sais pourtant qu'il existe des artistes céramistes contemporains reconnus qui proposent des œuvres dont certaines sont simplement stupéfiantes ; des revues d'Art populaire comme Hey !  se font les médiatrices de cette nouvelle tendance. Citons, par exemple : Michel Gouéry, ShirrStone Shelter, Kirsten Single, Katsuyo Aoki, Claire Partington ou Jessica Stoller. 

L'exposition a balayé mes tout premiers apriori. Chronologique, géographique et didactique, elle présente les métamorphoses d'un artisanat qui s'est hissé progressivement au rang de véritable discipline artistique depuis la fin du 19ème siècle, grâce à l'inventivité, l'audace et la dextérité de créateurs originaires d'Europe et d'ailleurs, en tout premier lieu, les avant-gardes françaises et italiennes. Fascinée par les pièces que je découvre de salle en salle,  je ramène de cette balade ces quelques images, impressions et mini-récits très personnels.

© Ema Dée

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