vendredi 12 février 2016

Une fille fait son premier festival d'Angoulême

Le Festival international de la Bande Dessinée, créé en 1974, se tient traditionnellement chaque année la dernière semaine du mois de janvier, à Angoulême, en Charente.  

Il s’agit du plus grand événement de bande dessinée francophone de par sa notoriété et son rayonnement culturel. Ainsi, dans une ville transformée en véritable village dédié au 9ème Art, il propose aux petits comme aux grands fans de bulles en tous genres (humour, aventure, charme, science-fiction, politique, drame, jeunesse, western…), un riche programme. Des vitrines des petits commerces à la Cité internationale de la Bande dessinée et de l’Illustration en passant par les équipements culturels municipaux (Conservatoire, Théâtre, Médiathèque par exemple) ou encore le Centre commercial, c’est tout le cœur de la ville qui est investi durant quatre jours consécutifs et qui vit au rythme d’évènements nombreux destinés au Grand public comme aux spécialistes.

 
Lasse d’entendre parler du Festival d’Angoulême d’une année sur l’autre sans pouvoir y mettre son grain de sel, votre blogueuse favorite s’est offert cette année un petit voyage à la Cité des Bulles. Petit compte-rendu personnel de l’aventure.

* Le festival pratique : tout bon festival commence par une bonne logistique.   

Côté transport, j’ai pris le train depuis la gare Paris-Austerlitz quasi au chant du coq. Quasi au chant du coq, oui, car c’est l’une des deux conditions pour pouvoir obtenir un billet aller-retour pas trop cher, l’autre condition étant de penser à réserver six mois à l’avance. J’avoue qu’au réveil, le vendredi matin, j’ai les yeux qui se croisent et je suis plutôt d’humeur râleuse, je déjeune vite et mal. Que ne ferais-je pas pour voyager à des prix raisonnables ?! En plus, Météo France annonce des averses dans l'après-midi - je suis à moitié surprise, il paraît que le festival a lieu chaque année sous la pluie. Le train traverse des villes plongées dans un sommeil brumeux ; une vrai purée de pois noie littéralement la région Centre ! J’arrive à l’heure et sans encombre à destination et Ô bonheur ! pas une goutte de pluie malgré le ciel maussade et plombé. 

Côté hébergement, je m’y suis prise dès les vacances d’été pour ma réservation. Pas moyen de trouver un hôtel bon marché, je veux dire qui s’entende avec mon portefeuille ; j’opte finalement pour une chambre chez l’habitant via un site de location partagée appelé Cohebergement.com. 

Petites angoisses quelques jours avant mon départ lorsque la propriétaire, Mme B. me demande d’apporter mon duvet : j’ai soudain peur de passer mes deux nuits à Angoulême allongée sur un vieux sofa fatigué au fond d'une grange. Je m’aperçois en plus que dans l’enthousiasme d’avoir trouvé aussi vite une location chez l’habitant, je n’ai pas pris le temps de localiser la ville où je vais dormir : « C’est quoi Saint-Yrieix ? » 

Mme B. propose gentiment de venir me chercher à la gare. En fait, elle habite à 3 kms du centre d’Angoulême – 30 à 40 minutes à pied environ. C’est tout à fait faisable du moment qu’il ne pleut pas, je me dis, en regardant avec confiance le ciel qui se dégage peu à peu. Je suis d’autant plus rassurée qu’il y a un arrêt de bus direct pour le festival, à 5 minutes de chez elle ; la maison et mon hôtesse sont très accueillantes et des navettes gratuites font le tour du festival toutes les 10 à 20 minutes, royal ! 

Côté restauration, la Cité des Bulles est comme un village et rien n’y manque. Il y a vraiment de quoi manger varié à condition de ne pas trop s’éloigner du cœur du festival. En effet, si l’on peut manger indien, japonais, italien, grec, à la plancha, des crêpes, des viennoiseries ou faire ses petites courses du midi à la grande surface par exemple, autour de la CNBDI installée un peu en contre-bas, il n’y a pratiquement rien à proximité quand on est à pied comme moi. Pour le soir, même s’il y a le choix - les restaurants sont installés côte à côte dans certaines rues - il vaut mieux réserver pour éviter d’avoir à attendre le deuxième service à 22 heures !

Pour avoir accès au festival, deux formules au choix : le Pass 4 jours ou le Pass à la journée qui est délivré chaque fin d’après-midi ou le lendemain matin Pour l'un comme l'autre, je recevrai un bracelet qui me permettra d'entrer dans tous les lieux du festival ou presque ; pour certains événements, un petit complément est demandé. Je ne suis là que pour deux jours, j'ai bien envie de prendre un Pass journalier. Mais la différence de prix entre les deux Pass n'est pas énorme, en plus, je n'aime pas beaucoup attendre, je prends finalement le Pass 4 jours. Et c'est parti...

* Les principales étapes du festival : tout repose sur une savante organisation.

Le programme est alléchant. Il donne envie de tout faire et de courir dans tous les sens pour ne rien manquer. 



D'abord, il y a les incontournables du festival tels que la visite des Bulles, sortes de "dômes - tubes" aux murs en plastique blanc translucide, abritant un très grand nombre d’éditeurs (de la très petite structure éditoriale associative à la très grosse maison d'édition) qui proposent tous des temps de dédicaces de leurs auteurs - moments de rencontre très très courus. La file d’attente à l’entrée de chaque Bulle est compliquée et ralentie par une séance de contrôle en trois étapes, vérification du(des) sac(s) - contrôle au détecteur de métal - vérification du port du bracelet  – qui se révèlera un peu désagréable, il faut le dire, en fin de journée.   

Ensuite, il y a les expositions, les ateliers, les performances, les concerts, le Foff… Un animateur présente d’une voix chantante les temps forts prévus pour les heures à venir, il n’y a qu’à tendre l’oreille et être réactive. De peur de m'éparpiller et finir par ne rien faire, pour mon premier Angoulême, je joue la carte de la visite en dilettante tout en écoutant mes envies.

 1) - Visite Emplettes - Dédicaces dans les Bulles-Espace éditeurs :

Je m’attarde surtout dans la Bulle « Nouveau Monde-New York » qui présente une production éditoriale à laquelle je suis particulièrement sensible. Parce que c’est ici qu’est installée la plupart des éditeurs indé comme Çà et là, Édition 2024, Ego comme X, Fremok, La pastèque, les Requins marteaux…, et les principaux représentants de la BD dite underground (ou alternative) tels que Bicéphale, Éditions Magnani, Hécatombe, L’agrume ou Nyctalope. Je vais de préférence vers les exposants souriants qui discutent spontanément avec moi, le contact y est facilité, c'est rassurant. C'est l'occasion de découvrir des petits bijoux d’édition, plus proches du livre-objet et du livre d’artiste que de la bande dessinée. J'achète, j'achète !

Je visite plus rapidement le très grand « Monde des bulles-Champs de Mars ». Un, il y fait une chaleur épouvantable que mes copines les migraines - malheureusement du voyage - ne m’aident pas à supporter. Deux, je me retrouve un peu moins dans les éditions présentées, bien que j’attende avec impatience de rencontrer Nicolas de Crécy sur le stand des éditions belges Casterman. Enfin, ce n’est que le second jour du festival, et dans l’attente des dédicaces, il y a déjà des mètres de queue chez Glénat et Delcourt. Ca me donne le tournis, au secours !

Je fais néanmoins de belles rencontres graphiques improvisées : l'encre de Chine polymorphe de Nicolas Poupon (A la croisée, éd. Scutella), la mine de plomb joviale de Guillaume Bouzard (Les poilus, éd. Fluide Glacial) et le stylo feutre cynique de Romain Dutreix (Impostures, éd. Fluide Glacial) Je regrette de ne pas être si à l'aise en Anglais pour bavarder avec l'auteure américaine Nicole J. George (Allo, Docteur Laura ? éd. Cambourakis) dont j'admire le dessin délicat au feutre, ou dire à Derf Backderf  (Trashed, éd. Çà et là) que son livre sur le meurtrier en série, My friend Dahmer, m'a fait froid dans le dos. Je manque Fabcaro (Carnet du Pérou, éd. Six pieds sous Terre). Dommage, je m'étais d'avance fait toute une fête.  

Pas forcément d'une nature de fan, j'apprécie néanmoins ces rencontres. L'auteur des histoires que j'ai aimées lire prend soudain forme humaine sous mes yeux alors que jusque-là je ne m'en étais pas vraiment soucié. Comme si l'auteur se dissolvait dans son œuvre et n'existait pas en dehors d'elle..

2) -  Une balade dans les espaces d'expositions :


Pour souffler, entre deux incursions dans les espaces éditeurs, je file à des expositions m’en mettre plein les mirettes. 

Je fais d'emblée une croix sur celle d’Hugo Pratt. Elle est archi bondée de visiteurs qui regardent les originaux sur papier du créateur de Corto Maltese en marchant au pas, les uns derrière les autres et serrés les uns contre les autres. Non merci ! 

Je choisis d'aller tranquillement par les allées du Musée d’Angoulême, investi par les détournements de près de 50 chefs d’œuvre de l’Histoire de l’Art, par le collectif d’artistes germaniques Interduck De Léonard de Vinci à Lichtenstein en passant par Klimt, Gauguin ou Georges Braque par exemple, rien n'arrête le Collectif né dans les années 1980, et parmi lesquels on compte des peintres, des dessinateurs et des sculpteurs entre autres.

Je vais découvrir à la CNBDI l’exposition consacrée à l'Art de Morris - L'homme qui inventa Lucky-Luke qui a l’intelligence de proposer une analyse très accessible de certaines planches-BD par thèmes (personnages, trait, couleurs, cadrages, cinéma), à travers des jeux et des documents vidéos. C'est la première fois que je m'amuse en regardant des planches originales sorties du contexte de leur album.

Puis, dans les caves du Théâtre d’Angoulême, j’admire les quelques quarante œuvres graphiques réalisées par des grands noms de la bande dessinée (Ludovic Debeurme, Stan Manoukian, Vince, Dominique Bertail, Liberatore, Nikolas Keramidas, Gloria Pizzili, entre autres) dans une exposition événement montée en hommage au mangaka Katsuhiro Otomo, président du Jury du festival cette année. 

3) - Du temps pour des rencontres et des débats :

 
Je me rends à l'Auditorium du Conservatoire pour assister à un débat et à une rencontre. J'y vois le moyen de prolonger l'intérêt que je porte au monde de la Bande dessinée, de rentrer davantage dans la démarche d’un auteur et de me tenir au courant des grandes questions qui agitent le Genre.

Par curiosité, je décide d'aller écouter Jean-Christophe Menu, auteur  d’œuvres graphiques plutôt autobiographiques, co-créateur de l'OubaPo (Ouvroir de Bd Potentielle) et éditeur indé co-fondateur de la maison d'éditions l’Association. Le festival rend hommage à plus de trente ans de carrière en présentant ses œuvres (BD, fanzines, objets) et ses éditions à l’Hôtel Saint-Simon. La rencontre vient commenter et élargir le propos défendu par l’exposition qu'il a lui-même scénographiée et qu’il présente comme une sorte d’"exégèse" de ses bandes dessinées. Avec humour et clairvoyance, J.C. Menu se livre à travers ses œuvres, ses choix d’éditeur - il songe à une réédition des oeuvres du dessinateur F'Murr (Le génie des Alpages) et ses positions stylistiques nourries de références à l'Art et à la Littérature. 

J’assiste ensuite avec le plus vif intérêt à Trait féminin – Trait masculin, un débat organisé à l'initiative de Julie Maroh (Le bleu est une couleur chaude, éd. Glénat). Pourquoi ? Parce que le festival d’Angoulême s’est ouvert sur une polémique : la sous voire la quasi absence de femmes dans les sélections de Bandes dessinées par les jurys successifs au fil des ans.

A l’appel de Lisa Mandel (Nini Patalo, éd. Glénat) en 2013, plus de 200 créatrices de bandes dessinées créent le Collectif des créatrices de BD contre le sexisme. La volonté est plurielle : être considérées comme des auteur(e)s avant d’être vues comme des femmes, alerter les médias et la population sur les fortes inégalités qui résident aussi entre un auteur et une auteure de bandes dessinées (cotisations retraite, congé maternité, rémunération... ), pointer les situation machistes et réductrices quand il s'agit d'aborder la "bande dessinée au féminin"...

Je me livre mi figue-mi raisin au jeu que le collectif nous propose en guise d’introduction à l’échange et qui consiste à essayer de déterminer - selon des critères à expliciter - qui est l’auteur(e) de quinze planches Bd choisies parmi la production livresque actuelle. J’ai dit "mi figue mi raisin" car au fond, cette situation m’attriste. J’en parle bientôt, dans un bis à cet article.


* Mes mouais-bofs du festival

Les transports en commun en soirée : ils sont inexistants après 20 heures. Difficile de rejoindre les villes avoisinantes après avoir mangé dans un petit resto sympa pour finir la journée de visites et de découvertes graphiques en tous genres. Surtout quand on est à pied comme moi - je me répète.

La forte concentration des restaurants dans le cœur du festival : les festivaliers s’y entassent. Ca manque parfois d’intimité. L'attente devant un restaurant peut durer assez longtemps avant qu'une place se libère. Un peu délicat de rester à sa table à papoter après le(s) digestif(s) alors que dehors, sous la pluie, des visiteurs affamés regardent à l’intérieur toutes les minutes pour deviner quand viendra leur tour. Les serveurs, les serveuses, les cuistots, le vendeur de roses sans parfum, le patron, tout le monde est à cent à l’heure !

Les mauvaises surprises des séances de dédicaces : les dédicaces BD font l'objet d'âpres discussions dans la file d'attente où je suis : un festivalier est reparti déçu d'un stand. On lui avait assuré de la participation de l'auteur au festival. Il a attendu sagement plus d'une heure avant d'apprendre qu'il ne pouvait pas venir. Un autre raconte qu'il était derrière un fan qui avait apporté tout un sac de livres à dédicacer ! Il partage avec moi sa surprise et son effroi. Un troisième est un peu dégouté : la veille, l'auteur a fini son heure de dédicaces juste devant lui. On lui propose de revenir le lendemain, car par chance, l'auteur revient. De bonne grâce, le festivalier est là au rendez-vous fixé et apprend, passablement énervé, que finalement, l'auteur a continué de signer ses livres après son départ...

La séance de dédicaces pour un auteur est devenue une forme d'institution qui attire des fans de tous poils. Pour être réussie, elle exige une bonne gestion en amont mais un imprévu peut toujours arriver.
Le festivalier désireux de repartir avec un ou plusieurs livres dédicacés doit être aguerri, extrêmement patient, et avoir beaucoup de chance - la dédicace de Nicolas de Crécy se fera en fait sur "tirage" et à condition d'acheter son dernier livre sur le stand, bien sûr.  

Malaisé donc de contenter tout le monde, on imagine mal l'auteur dédicaçant des livres sur son stand - gratuitement !? - durant des heures d'affilée, pour des fans toujours plus nombreux, épuisés au dernier degré par l'attente, jusqu'à ce que mort s'en suive...

* Mes coups de cœur du festival

Le Foff. Extension du festival consacrée à la micro-édition, il présente dans une maison particulière, un peu en retrait du festival, des auteurs et de maisons associatives qui publient des œuvres imprimées à forte teneur artistique et expérimentale : fanzines, carnets graphiques, textes littéraires, enregistrements et livres audio, livres d’artistes, jeux de cartes, calendriers, posters et affiches. 

Tirées souvent en petit nombre, ces oeuvres sont réalisées par des artistes graveurs (lino, gravure sur bois et sur métal) et des graphistes utilisant toutes les possibilités expressives des techniques d’impressions singulières comme la risographie et la sérigraphie

Je me trouve face à une production éclectique, experte, d'une très grande qualité, tant dans sa facture qu'au niveau de la diversité des images et des textes proposées à la vente. L'accueil est en général enthousiaste. Une vraie satisfaction pour mes yeux et des pincements successifs dans mon coeur, j'ai envie de tout acquérir au fur et à mesure que je découvre les stands.

Les expositions. Chacune, en fonction de son propos et de la nature des œuvres qui sont montrées au public, profite de lieux adaptés et bénéficie d'un travail de scénographie et de médiation soigné. Avec une bonne gestion de son emploi du temps, il est possible d'en faire plusieurs dans la journée sans souffrir d'indigestion. Formidable !

Au final, ce fut tout de même une chouette première fois au festival d'Angoulême. Affaire à suivre...

© ema dée

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