jeudi 31 décembre 2015

Conte de la Saint-Sylvestre ou La véritable histoire de la Fête de fin d'année

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… Ce matin de la trente-et-unième journée du mois de décembre de la quinzième année de l’an 2000, Saint-Sylvestre, saint patron des fêtes de fin d'année, se lève tranquille. Tranquille, il peut l’être vu que ça fait un an qu’il roupille dans sa maison en Ardèche…
 
Avant, au début de son installation au 4ème siècle après Jésus-Christ au Royaume des Fêtes et Célébrations(vaste domaine comprenant les actuelles régions de la Franche-Comté, de la Bourgogne, la région Rhône-Alpes, l'Auvergne et le sud de la région Centre), Saint-Sylvestre recevait en consultation et toute l’année, des gens de toutes conditions, beaucoup de gens, trop pour un seul homme estimait-il. Avec toute la patience qu’il avait en lui, il écoutait toute la misère humaine et de tout son être, il consignait tous les désirs de chacun. Assis à son bureau taillé dans la vieille pierre, il distribuait des promesses qu’il savait impossibles à tenir faute de moyens à sa portée, le Royaume serrait les budgets. De son vivant de pape, il faisait l’affaire, il était industrieux. De son vivant de saint patron, son cas était délicat, il n’était pas aussi populaire. Les gens venaient à lui les mains vides et le remerciaient à peine pour son travail. Du coup, il se faisait du souci et dormait mal. Ca lui gâtait le caractère. Il était toujours là pour les autres, à proposer qui une main pour ceux qui avaient besoin de pleurer, qui ses bras pour ceux qui avaient besoin d’être câlinés, qui ses genoux pour ceux qui cherchaient le réconfort, qui ses épaules pour offrir son soutien dans l’adversité, mais qui était là pour lui ? Très vite, il devint un esprit méchant. En plus de ses sautes d’humeur dues à son manque de sommeil, il y avait ses colères terribles qui éclataient durant ses permanences. Saint-Sylvestre déprimait parce qu’il était fragile des nerfs et que personne ne s’en souciait du moment qu’il était là pour écouter le malheur des autres. Son mauvais caractère fit rapidement sa réputation, on venait à lui pour se plaindre et se sentir mieux, on filait vite après. Saint-Sylvestre eut été un meilleur conseiller si quelqu’un s’était un peu inquiété de son sort. En outre, il n’était pas très séduisant, aucune femme ne cherchait sa compagnie, ce qui n’arrangeait rien à ses dispositions d’esprit et à son équilibre général. Les années, les siècles passèrent.


Le médecin du royaume des Fêtes et Célébrations qu’il dut consulter en urgence lui diagnostiqua au 15ème siècle, un burn-out aggravé par une forte dépression compliquée par des troubles maniaco-dépressifs. Il maigrissait à vue d’œil. Il errait de jours de fête en jours de fête avec sa cohorte de pensées suicidaires. Quand il n’y semait pas le trouble, il vivait terré dans sa maison, parlait aux objets, et envoyait des cailloux par la fenêtre - et parfois des œufs ou d’autres éléments de nature suspecte - à ceux qui venaient en consultation pour se plaindre de l’année en cours. Un comportement bien déplorable pour un saint de fêtes de fin d’année où doivent triompher la joie et l’allégresse, comme l’indiquait le panneau de signalisation à l'entrée du Royaume. Ca la fichait mal. Tous les saints du calendrier Grégorien vinrent frapper, de leur poing outragé, au portail de la maison du grand Esprit des Fêtes et Célébrations. La situation était critique, car les miséreux, laissés à l’abandon ou mal conseillés, traînaient leurs doléances inappropriées dans la maison des autres fêtes de l'année.


Le grand Esprit des Fêtes et Célébrations dut se pencher sur la question de mauvaise grâce car il détestait les travaux forcés. Il reconnut que la situation était compliquée “en effet” voire préoccupante. Malheureusement, on ne pouvait pas se défaire de Saint-Sylvestre ni le faire remplacer ; une fois entré au Royaume, c’est-à-dire inscrit dans le calendrier, un saint ne pouvait plus en sortir - ou il aurait fallu qu’il dépassât les bornes pour être excommunié – donc, le saint était complètement attaché à l’exercice de sa charge... pour l’éternité. Là, était le drame, Saint-Sylvestre détestait sa condition de saint qui ne lui apportait aucune satisfaction pécuniaire, intellectuelle ou psychologique. En plus, on l’avait choisi à cause de son nom, plus personne ne se rappelait de ce qu’il avait réussi à faire bâtir dans le monde des Hommes. Il sentait bien qu’il était un choix par défaut et il noyait cette conviction dans un alcoolisme de forcené.


Dans la 26ème semaine de l’an 1900, Saint-Valentin eut une idée qu’il trouva géniale, tout simplement : plutôt que de laisser Saint-Sylvestre s’occuper de la misère du monde toute l’année, peut-être que la moitié de l’année suffirait à contenter toutes les demandes, par exemple jusqu’à l’été. Il pourrait se reposer les six mois restants jusqu’au dernier jour de l’année ; Nouvel An assurerait l'intérim pour le jour suivant. Saint-Sylvestre détestait Saint-Valentin, car tout le monde l’aimait à cause de ses joues et de ses fesses roses et rebondies et parce qu’il était d’une humeur égale – ce qui était faux, Saint-Sylvestre savait très bien que dans le privé, Saint-Valentin était un hypocrite doublé d’un violent personnage qui battait comme plâtre Sainte – Valentine. Mais la dénonciation et le cynisme n’avaient pas leur place au sein du vaste et bien pensant Royaume des Fêtes et Célébrations. On tint conseil, Saint-Sylvestre écouta comme il put, vu qu’il avait bu tous les soirs des 25 semaines précédentes. Le saint s’agita cependant à l’annonce de son nom et maugréa quand on lui rapporta la géniale solution de Saint-Valentin. On vota. Il y eut deux vétos, celui de Saint-Sylvestre qui, par principe, n’était jamais d’accord sur rien et celui de Saint-Équinoxe d’été. Saint-Équinoxe d’été pointa une réalité : on oublierait de célébrer sa fête à lui, à cause des lamentations en provenance de la maison de Saint-Sylvestre. Le grand Esprit opina du chef « certes ». On était coincés.


L’esprit de Mardi-Gras proposa une mise aux enchères inversées, la Chandeleur sauta de joie sur sa chaise en forme de poêle sans savoir de quoi il retournait vraiment. Le but des enchères inversées était de trouver la plus petite valeur possible à une denrée. Saint-Sylvestre maugréa de nouveau, il n’aimait pas l’idée qu’on le comparât à une denrée, ou peut-être ronflait-il dans son sommeil ? Halloween qui ne comprenait jamais rien parce qu’il n’écoutait jamais rien, hurla “13 mois !” On le regarda du bout des lèvres - il n’était là qu’à titre de consultant depuis le 19ème siècle et il faisait déjà des siennes alors que sa charge n’avait pas encore commencé - sauf Épiphanie, qui n’était pas très amène, et qui lui jeta un regard tout particulièrement de biais. Toussaint, pour qui Saint-Sylvestre était une sorte de pleutre, proposa « une minute ». On rit, l’idée était saugrenue. Les noirs sourcils du grand Esprit du Royaume se rapprochèrent, se froncèrent, durement. Ca stoppa net ces effusions déplacées. Saint-Patrick qui partageait avec Saint-Sylvestre le goût pour les fêtes arrosées proposa d’une voix de stentor « UN MOIS ». Nouvel an chinois et Lailat al-Qadr applaudirent. Ca, c’était une idée. Ce n'était ni trop long ni trop court. Les gens de toutes conditions pourraient venir adresser leurs doléances pendant un mois. Le médecin du royaume se racla la gorge pour qu’on lui laissât la parole. Il expliqua que dans l’état d’épuisement général dans lequel était Saint-Sylvestre, il ne serait être question de venir jusque chez lui pour lui demander quoi que ce soit, ne serait-ce qu'un verre de vin ou de pouvoir trouver un emploi subalterne - même à mi-temps. On se frotta le menton en signe de concentration, on se tira le nez embarrassé, on se caressa le front d’ennui, on se gratta la tête, perplexes. 


A l’aube de l’an 2000, les saints, les jours de fête et le grand Esprit du Royaume des Fêtes et Célébrations en étaient là de leurs ruminations. Un vent de panique souffla, que pouvait-on faire ? QUE POUVAIT-ON FAIRE ?  Poisson d’avril demanda la parole et de sa voix flutée et assurée qui tira Saint-Sylvestre de son sommeil paradoxal, dit qu’elle pensait avoir trouver LA solution : Saint-Sylvestre méritait son repos - tous le reconnaissaient, même ceux qui le haïssaient. Qu’on le lui accorde, enfin ! Il avait été tant sollicité, on attendait tant de lui, d’une année sur l’autre et d’un siècle à l’autre. Il n’était qu’un saint ordinaire après tout, pouvait-il faire des miracles ? Un repos lui serait donc accordé, à condition, à condition insista Poisson d’avril avec un ton exceptionnellement sérieux, que chaque 31 décembre, il se réveillât, se lavât et rinçât sa maison, s’apprêtât de ses plus beaux habits, sortît ses plus belles cruches en fonte, tasses en verre et plats en faïence, mitonnât ses plus savoureux mets et desserts, ouvrît toutes grandes les portes de son petit domaine – domaine que Poisson d’avril trouvait charmant à sa manière - et fît la fête et reçût, comme tous les autres saints du calendrier et ce, durant une nuit. Toussaint pouffa à l’idée d’une fête chez ce rabat-joie dépressif de Saint-Sylvestre. Il reçut de Saint-Valentin, secret admirateur de Poisson d’avril, un violent coup d’aile dans le dos qui le fit dégringoler de sa chaise en faux marbre. On rit, quel fat, celui-là ! « Et », vint conclure Saint-Valentin, « les gens du monde entier auront tout le mois de janvier pour exprimer leurs vœux, mais pas un jour de plus ». 


Nouveau raclement de gorge du médecin du royaume. Le grand Esprit du Royaume des Fêtes et Cérémonies avait le dos fourbu et le cerveau ankylosé, les longues réunions n’étaient pas bon pour sa santé nerveuse. Il consentit néanmoins à apporter une précision: "Les gens du monde entier auront tout le mois de janvier pour exprimer leurs vœux, mais pas un jour de plus, par tous les moyens possibles sans exclure le courrier longue distance évidemment." Le médecin toussa de satisfaction.  Épiphanie, toujours aussi peu amène mais qui secondait le grand Esprit d’une main experte, se leva d’impatience et appela au vote. Les saints et les jours de fête furent unanimes.

 

… Ce matin de la trente-et-unième journée du mois de décembre de la quinzième année de l’an 2000, Saint-Sylvestre se lève tranquille. Tranquille, il peut l’être vu que ça fait un an qu’il roupille dans sa maison en Ardèche. Il se lève et ouvre toute grande la fenêtre de sa chambre à coucher. Il sort balais, serpillères, éponges et crème à récurer. Il attend la visite d’Épiphanie et de la Chandeleur qui se sont proposées chaque année pour l’assister dans ses préparatifs, aidées par Toussaint, désigné volontaire jusqu'à la fin des Temps. Il faudrait que Saint-Sylvestre aille se laver quand même, se réveiller dans un bon bain parfumé -  il se regarde dans le miroir de son salon, un miroir rond cerclé de corail et de poissons en cristal de sel - et se raser de près. Aura-t-il assez de cruches pour servir le monde entier - ou presque - qui viendra le visiter cette nuit ?... 

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(À suivre parce qu'au moment où je publie ce conte, de nouvelles informations me parviennent tout juste qui pourraient apporter des éléments de précision majeures, susceptibles de modifier ce premier récit.) 

Pour lire une autre histoire sur le même sujet, mais dans un autre genre.

© Ema Dée

1 commentaire :

Je vous remercie pour votre visite. À bientôt !