jeudi 30 juillet 2015

Le beau dessin


Tadanori Yokoo ©Tenjo Sajikt. 1967
Gallery Interform. Osaka (Japon)

"Enfant, je dessinais beaucoup. Je me rappelle avoir tenté un ou deux concours avec beaucoup d’enthousiasme mais aucun succès, en tout cas pas de ceux dont mes parents auraient pu être fiers. Je me surprenais des années après la fin de ces concours à espérer recevoir la lettre de félicitations tant attendue et qui s’était égarée en chemin, forcément. Nous déménagions souvent, comment les organisateurs de ces concours pouvaient-ils me retrouver ? 

A l’adolescence, j’ai continué à dessiner et je me suis mise à écrire. C’était dans la plupart des cas des récits d’imagination un peu illustrés qui puisaient malgré tout dans la vie quotidienne et dans mes rêves et mes drames, les personnages étaient presque de chair et de sang, le style hésitait entre l’humour et le sérieux, je lisais à qui avait la gentillesse de m’écouter, mes bouts de phrases hésitants, mes récits fragmentaires nés souvent la nuit sous la plume d’un cerveau insomniaque et mes épopées adolescentes dans un style précocement démodé, et je distribuais mes dessins à ceux que j’aimais, une sorte de paiement, de récompense, pour une marque d’attachement spontanée. 

Comme toutes les adolescentes, je me posai des questions sur ce corps qui se transformait en toute liberté et je cherchais dans les magazines féminins échangés entre copines, volés ou donnés, achetés parfois, des réponses. En même temps, je commençais une collection d’images : beaucoup de coupures de journaux et de reproductions de photographies d’actrices et d’acteurs trouvées dans le magazine télé ou ailleurs, que je punaisais sur les murs de ma chambre. J’avais Jean Gabin, Clarke Gable, Fernandel, Simone Signoret, Marlène Dietrich… Certains me souriaient, d’autres fixaient comme un point invisible derrière moi, je crois que je devais avoir aussi Arletty, mais je ne suis pas sûre. Est-ce que tous ces compagnons me racontaient quelque chose ? Non. Ils étaient là. Simplement. C’étaient des modèles, fidèles et obéissants, qui posaient pour moi sans se fatiguer. Des modèles dont je pouvais sans danger me débarrasser, que je pouvais déplacer sans justification, ni crises de larmes, temporairement ou définitivement, si j’étais lasse de leur regard, ou pour faire de la place à de nouveaux amis de papier glacé, je disposais d’un petit nombre de punaises. 

Je choisis un jour de reproduire le portrait d’une belle femme aux cheveux longs dont la bouche et les yeux étaient maquillés. Elle était prise de près mais une de ses mains rentrait dans le cadre, une main aux doigts particulièrement fins et aux ongles vernis. Je dessinais surtout au crayon gris, je possédais en outre des crayons de couleurs – ça faisait partie de la liste de matériel exigée à la rentrée des classes. On en aurait besoin surtout en Histoire – Géographie, en Géographie tout particulièrement, quand il s’agirait de dessiner des cartes. Eu aussi pour les cours d’Arts plastiques. 

Tout était stylisé dans ce portrait mais j’avais cherché à être la plus fidèle possible, respect des proportions, effets de matière, par exemple pour rendre les ombres sur les yeux, dans le cou, autour des ailes du nez, entre les doigts, j’utilisais la technique de l’estompe, c’est-à-dire que j’appliquais du crayon sur la surface concernée, puis à l’aide d’un morceau de papier – plié, c’est plus pratique - je frottais la surface plus ou moins vigoureusement, en faisant des mouvements circulaires ou pas, je gommais l’excédent, le résultat était intéressant, riche en nuances de gris, un peu réaliste, la bouche plus fine et plus longue sur mon portrait que sur le modèle ressortait fortement car pour la colorier, j’avais mixé plusieurs teintes ensemble. 

Ma mère trouva ce dessin tellement beau qu’elle me conseilla de le montrer à mon professeur de dessin. Ma mère savait que je voulais devenir styliste de mode plus tard, après mon bac. Comment, où ? Mystère, mais le désir, le rêve, le fantasme était là, fixe et quasi obsessionnel..."

© ema dée

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