jeudi 17 mai 2012

La faute à Louison (Conte violent)

Angelo a épousé sa femme parce qu’il n’aime pas faire le ménage ni la cuisine. En plus c’est un radin. Il trouve toujours que tout est trop cher quand il ne s’agit pas de dépenser pour lui-même.  Sa femme, Louison, il l’a choisie, petite, pas incommodante et sans famille. Elle ne lui coûte pas cher car elle n’est pas coquette. Enfin, elle était au début, avant leur mariage, mais elle ne l’est plus depuis. Angelo est un commercial, un bon, d’un genre  « requin » comme on dit. Il sait convaincre, alors il a convaincu sa femme qu’elle n’aurait plus besoin d’être coquette une fois mariée. Il n’y a que les traînées qui ont besoin de lingerie, lui avait-il dit, le soir de leur noce en lui arrachant sa belle robe en dentelle faite à la main.
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Leur maison, Angelo l’a récupérée d’un copain qu’il a croisé en tôle. Comment ? Seul Angelo le sait exactement. C’est un malin. La mère de son pote, une vieille dame bavarde et charmante, qui n’a qu’un seul défaut, l’alcool, il a un peu travaillée. Depuis la mort de son mari, elle boit, tellement que c’est comme qui dirait, la bouteille qui la tète. Donc, quand Angelo lui a proposé un moyen de vivre une existence plus simple comme elle le méritait, une bien belle retraite avec vue sur la mer, ça n’a pas fait un pli. La vieille a bien compris que c’était pour son bien quand il lui a parlé tout près du visage, avec les doigts serrés autour de son cou de poulet, de la petite retraite ensoleillée. Angelo est comme ça, c’est un altruiste.

Pour le mobilier, Angelo a expliqué cent fois à sa conne de femme que c’était fourni avec la maison. Louison, qui remercie tous les jours le bon Dieu de lui avoir donné quelqu’un pour s’occuper d’elle, a fini par s’y faire, à la vieille commode d’avant-guerre, au papier peint qui recouvre le couloir de fleurs cauchemardesques et au plancher taché qui grince. Côté entretien, Angelo se félicite régulièrement de son acquisition. La meilleure quand il songe à Renée, Valentine, Dominique et Brigitte, des filles hargneuses, pas fichues de rester à leur place devant les invités et de tenir un intérieur correct.
 
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Louison, quand elle est seule, ce qui lui arrive assez souvent, tricote et coud. 

Dans l'antique maison qu’elle a réussi à rendre propre et claire, elle chante en repassant, danse devant ses vitres éblouissantes... Elle n’a qu’un seul regret : la peinture. Au début de son mariage, elle avait commencé à prendre des cours dans l’atelier d’un artiste. Il avait d’emblée soutenu la jeune femme dans ses expériences, car il la trouvait douée. Mais, il arrivait parfois à Louison d’oublier l’heure et d’être en retard à la maison pour le dîner de son mari. Angelo préférait crever de faim que d’ouvrir une boîte de ses propres mains ; les femmes étaient fabriquées pour prendre soin de leur mari, bon sang ! Quand Louison rentrait, elle le trouvait assis dans le couloir, un verre de whisky à la main, les sourcils froncés et la bouche agitée de tics mauvais.

Elle se mettait vite à l’ouvrage en se massant les fesses.

Louison peignait autant que son mari le lui permettait, profitant de ses absences pour cultiver son petit jardin. Ces moments devinrent de plus en plus rares, parce que, très vite, Angelo se mit à rentrer n’importe quand, sans s’annoncer, pour la surprendre en train de « faire sa maligne. »  Lorsque son mari taillada au cutter le tableau qui lui avait valu le premier prix au Salon des beaux-Arts municipaux, Louison se fit une raison. Rien ne devait contrarier son mariage. Elle mit fin à ses cours, jeta toiles, pinceaux et tubes de peinture aux encombrants.


*

Le couple voulait des enfants. Enfin, Louison voulait des enfants. Une progéniture nombreuse assurerait la solidité du couple. C’était le ciment indispensable à l’édifice conjugal. Aussi s’évertuait-elle  à créer des situations propices aux câlins et collectionnait-elle les livres sur la maternité.
Angelo était type vilain qui dépensait beaucoup pour paraître séduisant et sortait danser souvent. Il rentrait au petit matin, puant et mal embouché. Il se jetait sur son épouse comme une bête fauve, avant de lui vomir ses nuits dévergondées sur les fesses et s’endormir, la laissant choquée et frustrée.

Si elle enfantait quelque chose un jour, ce serait un monstre.

Pour son plus grand bonheur, Louison tomba enceinte cinq mois après leur mariage. Quand elle le lui apprit, il n’était plus question d’avorter. La jeune femme ne voulant pas jeter le mauvais œil sur la chair de sa chair, elle avait préféré attendre son cinquième mois. Angelo parut surpris, cette grossesse, il ne l’avait pas remarquée. Il avait bien vu que sa femme avait changé, cette lumière nouvelle dans ses yeux... Il avait bien soupçonné quelque chose de différent, sans réussir à déterminer quoi. Il s’était fait des idées qui le tenaient éveillé certains soirs, qui lui faisaient rater des rendez-vous d'affaires importants et besogner sa femme, par devoir, avec de la haine dans les yeux. 

Tout était prétexte à se mettre en colère et à la bousculer. Tout.  Donc, la nouvelle lui fit un choc. Il ne s’y attendait pas à celle-là !


Angelo ne travaille plus. C’est lui qui aurait claqué la porte au nez de « cette bande de chiens de négriers ». On ne vire pas Angelo, c'est lui qui vire les autres! Et, il avait bien assez bossé pour se reposer un peu.  
 
Ses journées, il les passe vautré dans le canapé à regarder des émissions débiles à la télé. Quand vient le soir, il mate des films cochons jusqu’à très tard en s’astiquant le manche. Sinon, il traîne avec des potes mal terminés juste devant la porte-fenêtre qui donne sur le salon, histoire de pouvoir suivre les faits et gestes de sa femme. Ou alors il part et revient une semaine plus tard sans mot d’explication, la haine dans les yeux et la main lourde.
 
Louison a grandi avec une mère cyclothymique, elle a l’habitude des natures humaines complexes et fragiles. Elle se dit qu’à la naissance de leur enfant, Angelo se calmera, s’apaisera… Ils seront une jolie famille paisible et comblée…. Elle songe même à reprendre ses études en psycho… Deux paies ne seront pas de trop, se dit-elle, en riant.

*

La gifle qu’elle vient de se prendre, celle-là elle l’a pas volée.
 
"Mais… qu’est-ce qui t'fait sourire, sale traînée?! Tu crois que j’sais pas c’que tu vas faire?! "
 
Louison ne comprend pas. Elle était là, assise devant sa table de cuisine à rêver. Elle n’a pas entendu son mari approcher. Elle cherche… pourquoi riait-elle au fait ?
 
" Tu crois que j’sais pas c’qu’on dit dans mon dos. Mes potes-là, ils t’observent… "
 
Louison cherche de quoi peut bien parler son mari.  Elle sort juste pour faire ses courses hebdomadaires, va à la Poste tirer du cash et au Lavomatic parce qu’Angelo trouve que les vendeurs de machines à laver « c’est rien que des fumiers de voleurs ! » Elle ne fait plus les marchés de peur de croiser son ancien professeur… Non, rien de bizarre à son existence de petite ménagère solitaire. Elle ne connait quasiment personne ici,  elle n’est pas du coin. Elle a tout quitté pour suivre son mari et pour rendre soin de lui.
 
Louison riait comme ça, sans s’en apercevoir, sans percevoir le regard dilaté d’Angelo posé sur elle.
 
"J'vais t’appendre, moi, à te foutre de ma gueule… " Il disparait dans le couloir.
 
Louison a l’habitude des accès de violence de son mari, elle connait les conséquences des  mots qu’il emploie dans ces moments-là. Il frappe, n’importe comment, fort, pour que ça fasse mal et que ça se voit. Il frappe pour qu’elle sente à quel point elle est une femme mauvaise et récalcitrante, pour qu’elle comprenne enfin. Il frappe pour que ça rentre bien dans sa caboche de "pintade".

* 

Quand elle était enfant, sa mère lui parlait de la violence des hommes, lui disant qu’il fallait laisser passer la tempête pour profiter d’une formidable éclaircie, comme si c’était le Jugement Dernier. Elle disait aussi que les hommes étaient comme ça, d’une nature terrible, mais qu’avec de l’amour et de l’attention, toute femme aimante était récompensée.
C’est pour ça que Louison sait que derrière le visage du Malin que porte son mari, il y a un ange apeuré qui se cache. Elle sait que le coeur malade de l’Angelo qui tient à la main le ceinturon en cuir fendillé qu’il tient de son père, peut guérir. C’est sûrement pour cela qu’elle supporte cette violence subite, sinon Louison est folle à lier.
La jeune femme cherche en vain, essaie de trouver quelque chose à dire, se force à mentir, mal, ce qui n’arrange rien. Angelo frappe, frappe, et frappe, persuadé qu’il est né pour discipliner, corriger, redresser, éduquer. Il a le visage couvert de sueur, son poignet lui fait un mal de chien, il s'est coincé un muscle dans le dos, pourtant, il frappe, frappe et frappe, pour la faire sortir ... cette fureur... Louison ne crie plus depuis longtemps, protège du mieux qu’elle peut ses entrailles… jusqu’à l’éloignement du cyclone et attend… que la vie poursuive sa route.
 


© ema dée

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